VI

«J'entreprends d'écrire l'histoire d'un petit nombre d'hommes qui,

jetés par la Providence au centre du plus grand drame des temps

modernes, résument en eux les idées, les passions, les vertus, les

fautes d'une époque, et dont la vie et la politique, formant, pour

ainsi dire, le noeud de la Révolution française, sont tranchées du

même coup que les destinées de leur pays.

«Cette histoire pleine de sang et de larmes est pleine aussi

d'enseignements pour les peuples. Jamais peut-être autant de tragiques

événements ne furent pressés dans un espace de temps aussi court;

jamais non plus cette corrélation mystérieuse qui existe entre les

actes et leurs conséquences ne se déroula avec plus de rapidité.

Jamais les faiblesses n'engendrèrent plus vite les fautes, les fautes

les crimes, les crimes le châtiment. Cette justice rémunératoire que

Dieu a placée dans nos actes mêmes comme une conscience plus sainte

que la fatalité des anciens ne se manifesta jamais avec plus

d'évidence; jamais la loi morale ne se rendit à elle-même un plus

éclatant témoignage et ne se vengea plus impitoyablement. En sorte que

le simple récit de ces deux années est le plus lumineux commentaire de

toute une grande révolution, et que le sang répandu à flots n'y crie

pas seulement terreur et pitié, mais leçon et exemple aux hommes.

C'est dans cet esprit que je veux les raconter.

«L'impartialité de l'histoire n'est pas celle du miroir qui reflète

seulement les objets, c'est celle du juge qui voit, qui écoute et qui

prononce. Des annales ne sont pas de l'histoire: pour qu'elle mérite

ce nom, il lui faut une conscience; car elle devient plus tard celle

du genre humain. Le récit vivifié par l'imagination, réfléchi et jugé

par la sagesse, voilà l'histoire telle que les anciens l'entendaient,

et telle que je voudrais moi-même, si Dieu daignait guider ma plume,

en laisser un fragment à mon pays.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 191 / 208 题