IV

C'est ainsi que j'ai raisonné, c'est ainsi que j'ai essayé d'écrire,

c'est ainsi que j'ai été amené à faire beaucoup de portraits et à

placer ces figures avant l'action, comme sur la scène on présente

l'acteur avant le rôle, et non pas le rôle avant l'acteur, contre-sens

à la logique de la nature dont Plutarque a donné l'exemple aux pédants

de l'histoire.

Ai-je bien ou mal fait d'imiter la nature au lieu d'imiter Plutarque

ou Rollin? Ce n'est pas à moi de le dire. Encore une fois, mon livre

est plein de défauts; mais, malgré ces défauts, c'est de tous les

livres historiques publiés en Europe depuis Jean-Jacques Rousseau,

dans la fièvre d'engouement qui saisit l'Europe à l'apparition de la

_Nouvelle Héloïse_, c'est celui de tous les livres sérieux qui a été

le plus vite et le plus persévéramment dévoré par la curiosité

publique depuis son apparition; c'est celui qu'on a accusé bien à tort

d'avoir assez ébranlé les esprits en France et en Europe pour avoir

fait une révolution en France et huit ou dix révolutions en Europe.

J'ai prononcé le mot d'engouement tout à l'heure, pour expliquer le

succès de la _Nouvelle Héloïse_ de Jean-Jacques Rousseau au moment de

son apparition; mais remarquez qu'on ne peut expliquer par ce mot

d'engouement le succès des _Girondins_, car l'engouement ne dure pas

vingt ans sans rémission et même sans dégoût contre un livre; or les

éditions de l'_Histoire des Girondins_ se succèdent depuis vingt ans

sous la presse de Paris, de Londres, de la Belgique, sans que la

prodigieuse consommation de ce livre se soit abaissée d'un chiffre ou

ralentie d'un jour en France et en Europe. (Consultez à cet égard les

libraires.) Donc le mode de composition et de style que j'ai employé à

ce livre avait, au milieu de mille imperfections et de mille

insuffisances de talent, au moins cet intérêt dû aux portraits mêmes

que mes émules en histoire me reprochent.

J'ajoute encore, et je dois ajouter, que, par un acharnement extrême

et injuste, la faction orléaniste, la faction démagogique et le haut

parti légitimiste[2] ont fait de concert tout ce qu'ils ont pu pour

décréditer ce livre, et qu'ils n'y sont pas parvenus; le même nombre

d'exemplaires leur glisse tous les ans entre les doigts et se répand

dans toutes les bibliothèques du globe. Cela ne prouve pas que ce

livre a du style, mais cela fait présumer qu'il a de la vie. La vie

aussi est un style; c'est le coeur des livres: tant que ce coeur bat,

le livre n'est pas mort, et il continue à faire battre le coeur de

ceux qui le lisent des mêmes sentiments qui animent l'auteur en

l'écrivant. J'admets donc que le livre est faiblement écrit; mais son

succès prodigieux et continu me permet de croire qu'il est, malgré ses

imperfections, encore vivant et sympathique.

[Note 2: Le croira-t-on quand je serai mort et quand on verra, à

toutes les pages de ma vie, mes sacrifices, mes fidélités d'honoration

à ses princes exilés, mes partialités de coeur, mes égards de plume

pour ce parti de ma jeunesse; le croira-t-on que c'est par ce parti,

par ses organes, par ses courtisans, que j'ai été le plus insulté à

l'aide de tactiques indignes, qui livrent un ami dont on n'a rien à

craindre, pour flatter, qui? des ennemis implacables dont on n'a rien

à espérer! c'est-à-dire les ministres de Louis-Philippe qui vous ont

jetés hors du trône et du territoire en 1830. Vous n'avez pas assez de

prévenances pour ces hommes du parti d'Orléans, vous n'avez pas assez

de dédain et d'injures pour celui qui, en 1830 et depuis, a souffert

pour vous le stoïque martyre de l'honneur.]

V

Un autre caractère qui me frappe en le relisant moi-même aujourd'hui,

et qui fait, je n'en doute pas, une grande partie de son intérêt,

c'est que les hommes y sont beaucoup plus en scène que les choses.

J'ai personnifié partout les événements dans les acteurs; c'est le

moyen d'être toujours intéressant, car les hommes vivent et les choses

sont mortes, les hommes ont un coeur et les choses n'en ont pas, les

choses sont abstraites et les hommes sont réels. Ôtez du livre une

centaine d'hommes principaux qui animent tout de leur âme, qui

passionnent tout de leurs passions, et le livre n'existerait plus.

C'est ainsi qu'ayant à représenter dès le début la Révolution qui va

s'ouvrir, je choisis un homme, Mirabeau, et je personnifie en lui

toute la Révolution. Sa biographie, plus romanesque qu'un roman,

attache tout de suite le lecteur, par toutes les curiosités de

l'esprit et par toutes les émotions de l'âme, au drame dont ce grand

acteur va remuer la scène.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 190 / 208 题