III

Je n'ai jamais eu d'autre rhétorique et d'autre critique que mon

plaisir. Faire l'histoire comme j'aime à la lire, voilà tout mon

système d'écrivain. Or les portraits physiques et biographiques des

personnages me charment et m'instruisent dans Thucydide, dans Tacite,

dans Machiavel, dans Saint-Simon, dans tous les grands historiens

anciens ou modernes. L'homme m'explique l'événement, le visage

m'explique l'homme, les traits me révèlent le caractère, la vie

privée me dévoile les motifs souvent cachés de la vie publique.

Peut-être ce goût pour les portraits tient-il en moi à mon imagination

plastique et pittoresque, qui a besoin de se représenter fortement la

physionomie des choses et des hommes pendant qu'elle lit le récit des

événements où ces hommes sont en scène dans le livre. C'est possible;

mais j'ai toujours cru que la peinture n'était pas un défaut dans ces

tableaux écrits qu'on appelle la grande histoire. Un nom seul ne me

peint rien, ce n'est qu'une abstraction composée de quelques syllabes.

J'ai en dégoût les historiens abstraits; ils éveillent ma curiosité,

ils ne la satisfont pas.

Plutarque pensait évidemment comme moi, mais il plaçait le portrait

après l'homme. Je n'ai jamais compris pourquoi les historiens

français, anglais, italiens, espagnols, ont imité Plutarque en cela;

cela m'a toujours paru bizarre et absurde. Car quel est l'objet du

portrait historique? C'est évidemment d'appeler et de fixer

l'attention et l'intérêt sur la figure d'un personnage que l'on va

voir entrer en scène et agir sous vos yeux. C'est donc, selon la

logique, le moment où il faut dire au lecteur: Voilà quel était ce

personnage, voilà d'où il venait, voilà comment il était sorti de

l'obscurité, voilà dans quelles dispositions de famille, de corps,

d'esprit, de passion il arrivait pour participer à l'événement. On

comprend alors, dès qu'il apparaît, dès qu'il parle, dès qu'il agit,

ses premiers mots et ses moindres actes; on a le pressentiment de sa

présence et de son importance dans le drame, on le regarde, on le

reconnaît, on s'incorpore, pour ainsi dire, d'avance avec lui. C'est

donc avant le rôle et non après la mort du personnage qu'il faut,

selon moi, le portrait; ce n'est pas quand il est mort ou retiré pour

jamais de la scène. Ce qu'il faut alors au lecteur, ce n'est pas le

portrait, c'est le jugement historique et moral sur le rôle héroïque

ou odieux de cet homme, c'est l'épitaphe lapidaire de son nom. Je

crois donc que ces historiens antiques ou ces historiens routiniers

modernes qui ont imité Plutarque en plaçant le portrait à la fin au

lieu de le placer au commencement, se sont trompés de place dans leur

système historique; je le crois d'autant plus que ce n'est pas ainsi

que procède la nature, cette grande logicienne, cette grande

rhétoricienne de l'école de Dieu.

Quand la nature veut nous intéresser à un événement où figure un homme

ou une femme quelconque, que fait-elle? Elle commence par nous montrer

la place où cet événement va se passer, un site, un paysage, une

ville, une maison, un palais, un temple, un champ de bataille, une

assemblée publique, un peuple en ébullition ou en silence, mêlé ou

attentif à un événement: puis elle nous montre un personnage qui

arrive sur cette scène pour y figurer au premier plan, son visage, son

attitude, sa démarche, sa physionomie calme ou convulsive, son costume

même et jusqu'à l'ombre que son corps projette à côté ou derrière lui

sur la place ou sur la foule au milieu de laquelle il apparaît. Voilà

le procédé de la nature. D'abord le lieu, puis l'homme, puis les

accessoires, les indices de l'événement qui va se passer. Quand la

nature a jeté ainsi le site et l'homme dans les yeux du spectateur, et

que ces yeux ont eu le temps de bien regarder et de bien se figurer le

personnage qui doit parler ou agir, elle le fait se mouvoir, elle le

fait parler ou agir, elle le fait commettre des actes de vertu, de

politique, ou des forfaits d'ambition à travers l'événement qui se

déroule. On suit le personnage, on le pressent, on le devine, on se

passionne pour ou contre lui, selon qu'on participe soi-même par

l'admiration ou par l'horreur à l'héroïsme, au fanatisme, au crime ou

à la vertu de l'homme historique; on vit de sa vie ou l'on meurt de sa

mort par l'imagination émue pour ou contre lui; il disparaît, et

l'historien alors reparaît lui; et, semblable au choeur antique, cet

historien prend la parole, prononce un jugement moral, court, nerveux,

impartial, favorable ou implacable sur le personnage qu'il vient de

représenter à vos yeux. Voilà comment procède la nature. Le style

doit-il procéder autrement? Évidemment non; le mode naturel est le

mode logique. La nature est le Quintilien des bons esprits; faisons

comme elle, et nous serons sûrs de frapper l'oeil, de satisfaire

l'esprit et de toucher le coeur.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 189 / 208 题