Je n'ai jamais eu d'autre rhétorique et d'autre critique que mon
plaisir. Faire l'histoire comme j'aime à la lire, voilà tout mon
système d'écrivain. Or les portraits physiques et biographiques des
personnages me charment et m'instruisent dans Thucydide, dans Tacite,
dans Machiavel, dans Saint-Simon, dans tous les grands historiens
anciens ou modernes. L'homme m'explique l'événement, le visage
m'explique l'homme, les traits me révèlent le caractère, la vie
privée me dévoile les motifs souvent cachés de la vie publique.
Peut-être ce goût pour les portraits tient-il en moi à mon imagination
plastique et pittoresque, qui a besoin de se représenter fortement la
physionomie des choses et des hommes pendant qu'elle lit le récit des
événements où ces hommes sont en scène dans le livre. C'est possible;
mais j'ai toujours cru que la peinture n'était pas un défaut dans ces
tableaux écrits qu'on appelle la grande histoire. Un nom seul ne me
peint rien, ce n'est qu'une abstraction composée de quelques syllabes.
J'ai en dégoût les historiens abstraits; ils éveillent ma curiosité,
ils ne la satisfont pas.
Plutarque pensait évidemment comme moi, mais il plaçait le portrait
après l'homme. Je n'ai jamais compris pourquoi les historiens
français, anglais, italiens, espagnols, ont imité Plutarque en cela;
cela m'a toujours paru bizarre et absurde. Car quel est l'objet du
portrait historique? C'est évidemment d'appeler et de fixer
l'attention et l'intérêt sur la figure d'un personnage que l'on va
voir entrer en scène et agir sous vos yeux. C'est donc, selon la
logique, le moment où il faut dire au lecteur: Voilà quel était ce
personnage, voilà d'où il venait, voilà comment il était sorti de
l'obscurité, voilà dans quelles dispositions de famille, de corps,
d'esprit, de passion il arrivait pour participer à l'événement. On
comprend alors, dès qu'il apparaît, dès qu'il parle, dès qu'il agit,
ses premiers mots et ses moindres actes; on a le pressentiment de sa
présence et de son importance dans le drame, on le regarde, on le
reconnaît, on s'incorpore, pour ainsi dire, d'avance avec lui. C'est
donc avant le rôle et non après la mort du personnage qu'il faut,
selon moi, le portrait; ce n'est pas quand il est mort ou retiré pour
jamais de la scène. Ce qu'il faut alors au lecteur, ce n'est pas le
portrait, c'est le jugement historique et moral sur le rôle héroïque
ou odieux de cet homme, c'est l'épitaphe lapidaire de son nom. Je
crois donc que ces historiens antiques ou ces historiens routiniers
modernes qui ont imité Plutarque en plaçant le portrait à la fin au
lieu de le placer au commencement, se sont trompés de place dans leur
système historique; je le crois d'autant plus que ce n'est pas ainsi
que procède la nature, cette grande logicienne, cette grande
rhétoricienne de l'école de Dieu.
Quand la nature veut nous intéresser à un événement où figure un homme
ou une femme quelconque, que fait-elle? Elle commence par nous montrer
la place où cet événement va se passer, un site, un paysage, une
ville, une maison, un palais, un temple, un champ de bataille, une
assemblée publique, un peuple en ébullition ou en silence, mêlé ou
attentif à un événement: puis elle nous montre un personnage qui
arrive sur cette scène pour y figurer au premier plan, son visage, son
attitude, sa démarche, sa physionomie calme ou convulsive, son costume
même et jusqu'à l'ombre que son corps projette à côté ou derrière lui
sur la place ou sur la foule au milieu de laquelle il apparaît. Voilà
le procédé de la nature. D'abord le lieu, puis l'homme, puis les
accessoires, les indices de l'événement qui va se passer. Quand la
nature a jeté ainsi le site et l'homme dans les yeux du spectateur, et
que ces yeux ont eu le temps de bien regarder et de bien se figurer le
personnage qui doit parler ou agir, elle le fait se mouvoir, elle le
fait parler ou agir, elle le fait commettre des actes de vertu, de
politique, ou des forfaits d'ambition à travers l'événement qui se
déroule. On suit le personnage, on le pressent, on le devine, on se
passionne pour ou contre lui, selon qu'on participe soi-même par
l'admiration ou par l'horreur à l'héroïsme, au fanatisme, au crime ou
à la vertu de l'homme historique; on vit de sa vie ou l'on meurt de sa
mort par l'imagination émue pour ou contre lui; il disparaît, et
l'historien alors reparaît lui; et, semblable au choeur antique, cet
historien prend la parole, prononce un jugement moral, court, nerveux,
impartial, favorable ou implacable sur le personnage qu'il vient de
représenter à vos yeux. Voilà comment procède la nature. Le style
doit-il procéder autrement? Évidemment non; le mode naturel est le
mode logique. La nature est le Quintilien des bons esprits; faisons
comme elle, et nous serons sûrs de frapper l'oeil, de satisfaire
l'esprit et de toucher le coeur.