XVII

Je retrouvai avec plus de peine encore une autre source d'informations

sur Danton dans M. de Saint-Albin, dont le vaste hôtel de la rue du

Temple était un vrai musée de la Terreur. Il y avait échappé lui-même

en changeant de nom. Mais ses informations avaient des réticences qui

ne permettaient pas de croire à la complète impartialité du confident

de Danton. Il ne fallait lui demander que les figures.

J'en découvris une autre bien plus sûre, bien plus précise et bien

plus originale dans Souberbielle, vieux et fidèle _terroriste_, resté

jusqu'à quatre-vingts ans fanatique de Robespierre comme au jour de la

proclamation de l'Être suprême, et ne cessant pas de déplorer le 9

thermidor et le supplice du tribun-pontife, comme l'holocauste de la

vertu.

Souberbielle, qui demeurait presque invisible dans le quartier de la

place Royale, avec une vieille servante, me recevait au chevet de son

lit avec une joie mal déguisée, comme un mourant reçoit un légataire

pour lui confier avant la mort ses chers souvenirs. Il paraissait

vivre dans l'aisance, quoique dans la solitude. Son appartement, au

premier étage d'une maison décente, était en désordre, mais c'était un

désordre de négligence; les meubles s'y entassaient sur les meubles,

les tableaux sur les tableaux, les étoffes sur les étoffes: on eût dit

un encan.

Il avait été un des confidents les plus initiés dans les pensées et

dans les actes politiques du chef du comité de salut public.

Robespierre l'avait nommé médecin en chef et en même temps agent

principal de sa confiance à cette _École de Mars_, corps de jeunes

janissaires personnels de Robespierre, logés au Champ de Mars, qui

gardaient de loin la Convention et veillaient surtout sur Robespierre

lui-même, prêts à voler à son secours dans le cas où ses collègues,

fatigués de sa domination, viendraient à lui livrer combat dans

l'Assemblée ou dans la capitale. Souberbielle savait tous ses secrets

et partageait, même à quarante ans de distance, tout le fanatisme de

son maître pour les grandes pensées populaires et _vertueuses_ qu'il

lui supposait encore.

Cette apothéose de Robespierre était dure pour moi à supporter. Dans

ses accès d'enthousiasme, le sang chaud et méridional de Souberbielle,

qui se portait à son front, lui donnait une figure sibyllique

d'inspiré de l'échafaud; ses cheveux blancs se hérissaient avec le

frémissement de l'exaltation sur sa tête, et les reflets rouges de ses

rideaux de lit cramoisis, transpercés par le soleil du matin et se

répercutant sur ce lit de vieillard, semblaient filtrer non de la

lueur, mais une teinte de sang. Il n'était pas féroce, mais encore

ivre de l'ivresse des champs de bataille du 9 thermidor, où

Robespierre, qui n'avait pas voulu combattre, avait préféré mourir

désarmé. Cela était juste. Le crime a quelquefois des martyrs, jamais

de héros.

C'est à ce soin minutieux et consciencieux de rechercher la vérité aux

sources privées les plus rapprochées des acteurs, et par conséquent

les plus naturellement partiales pour eux, que j'ai dû le reproche non

pas d'avoir flatté, mais trop minutieusement reproduit les portraits

les plus odieux des hommes les plus réprouvés parmi les tribuns

sanguinaires du comité de salut public, et surtout de Robespierre,

cette personnification de la Terreur. Non pas cependant qu'on m'ait

attribué aucune complicité de doctrines avec cet homme chimérique

d'institutions, philosophe d'échafaud, impassible de meurtre, sans

cruauté comme sans pitié dans le coeur, s'il avait un coeur,

immolateur par système de tout ce qui résistait au froid délire d'un

impossible nivellement sous le niveau de fer de sa guillotine. Le

jugement final porté par moi dans les _Girondins_ sur cet homme, sur

ses systèmes et sur ses actes, est trop implacable de sévérité pour

qu'on puisse m'imputer aucune complicité d'idées ou aucune intention

d'atténuation de ses _immanités_, juste horreur des siècles. Mais

l'imagination des lecteurs voit toujours le crime ou la vertu d'une

seule pièce; elle s'irrite quand on lui montre dans un monstre une

parcelle de vertu, et dans un homme de bien un atome de faiblesse. La

moindre justice dans l'historien lui paraît une complicité, la moindre

équité est à ses yeux une connivence.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 182 / 208 题