De plus, et ici je me frappe la poitrine, le public a eu un peu raison
contre moi. On a trouvé que le pinceau de l'historien caressait trop
les détails intimes de cette figure, et que ce soin même du pinceau
accusait une certaine indulgence coupable ou malséante pour le modèle.
Ainsi la philosophie ascétique du député d'Arras, la ténacité froide
de ses idées d'abord féneloniennes, la patience de ses utopies à
attendre l'heure des applications, au milieu des premiers murmures de
l'Assemblée constituante contre ses chimères démagogiques, son
obstination à acquérir par un travail ingrat l'éloquence qui lui
manquait à l'origine et qu'il finit par conquérir à force de veilles,
sa pauvreté volontaire, sa vie d'artisan dans une maison d'artisan, sa
sobriété, sa séquestration absolue du monde des plaisirs ou des
intrigues, en sorte qu'il ne sortait de son entresol, au dessus d'un
atelier, que pour apparaître aux deux tribunes du peuple: tous ces
détails vrais du portrait de Robespierre, détails sur lesquels j'ai
trop insisté, d'après madame Lebas, n'étaient que de la fidélité et
ont paru de la faveur.
Moi, un terroriste! On l'a bien vu, quand, porté un moment, par le
hasard de ma vie et des événements, à la place même où Robespierre
avait reçu le coup de pistolet vengeur du sang qu'il avait demandé et
qu'il demandait encore, mon premier acte politique a été de proposer
au gouvernement de la seconde république, qui partageait mon
impatience d'humanité, de porter le décret d'abolition de la peine de
mort en politique, et de désarmer, en nous désarmant, le peuple de
l'arme des supplices, qui déshonore toutes les causes populaires quand
elle ne les tue pas. C'était un commentaire en action sans doute assez
explicite, et j'oserai dire en ce moment, assez dévoué, de ma
prétendue apothéose de Robespierre.
Mais je n'en avais pas eu moins tort, comme historien, d'avoir donné
prétexte à ce reproche, non par mon coeur, mais par mon pinceau. Ces
sortes de figures sinistres doivent rester dans l'ombre des tableaux;
la lumière les jette trop en avant sur la scène. Il faut de l'horreur
autour des bourreaux, pour qu'il y ait plus d'éclat autour des
victimes. Un coup de pinceau, comme un coup de hache, avec une couleur
de sang, voilà tout.