XVIII

De plus, et ici je me frappe la poitrine, le public a eu un peu raison

contre moi. On a trouvé que le pinceau de l'historien caressait trop

les détails intimes de cette figure, et que ce soin même du pinceau

accusait une certaine indulgence coupable ou malséante pour le modèle.

Ainsi la philosophie ascétique du député d'Arras, la ténacité froide

de ses idées d'abord féneloniennes, la patience de ses utopies à

attendre l'heure des applications, au milieu des premiers murmures de

l'Assemblée constituante contre ses chimères démagogiques, son

obstination à acquérir par un travail ingrat l'éloquence qui lui

manquait à l'origine et qu'il finit par conquérir à force de veilles,

sa pauvreté volontaire, sa vie d'artisan dans une maison d'artisan, sa

sobriété, sa séquestration absolue du monde des plaisirs ou des

intrigues, en sorte qu'il ne sortait de son entresol, au dessus d'un

atelier, que pour apparaître aux deux tribunes du peuple: tous ces

détails vrais du portrait de Robespierre, détails sur lesquels j'ai

trop insisté, d'après madame Lebas, n'étaient que de la fidélité et

ont paru de la faveur.

Moi, un terroriste! On l'a bien vu, quand, porté un moment, par le

hasard de ma vie et des événements, à la place même où Robespierre

avait reçu le coup de pistolet vengeur du sang qu'il avait demandé et

qu'il demandait encore, mon premier acte politique a été de proposer

au gouvernement de la seconde république, qui partageait mon

impatience d'humanité, de porter le décret d'abolition de la peine de

mort en politique, et de désarmer, en nous désarmant, le peuple de

l'arme des supplices, qui déshonore toutes les causes populaires quand

elle ne les tue pas. C'était un commentaire en action sans doute assez

explicite, et j'oserai dire en ce moment, assez dévoué, de ma

prétendue apothéose de Robespierre.

Mais je n'en avais pas eu moins tort, comme historien, d'avoir donné

prétexte à ce reproche, non par mon coeur, mais par mon pinceau. Ces

sortes de figures sinistres doivent rester dans l'ombre des tableaux;

la lumière les jette trop en avant sur la scène. Il faut de l'horreur

autour des bourreaux, pour qu'il y ait plus d'éclat autour des

victimes. Un coup de pinceau, comme un coup de hache, avec une couleur

de sang, voilà tout.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 183 / 208 题