XV

J'appris par hasard qu'une des filles du menuisier Duplay, de la rue

Saint-Honoré, existait encore, sous le nom de madame Lebas, dans la

rue de Tournon; qu'elle était la tradition vivante de cette famille

qui avait donné à Robespierre une si longue et si intime hospitalité

dans son intérieur, depuis son arrivée à Paris, pour siéger à

l'Assemblée constituante, jusqu'à sa mort, dans laquelle il avait

entraîné Duplay, sa femme et une partie de la famille Duplay.

Je parvins à me faire introduire chez madame Lebas, ce témoin naïf et

passionné de vie intime de Robespierre, cette protestation vivante et

ardente contre les calomnies (car on calomnie même le crime) des

historiens de la Révolution.

Je trouvai dans madame Lebas une femme de la Bible après la

dispersion des tribus à Babylone, retirée du commerce des vivants dans

le haut étage d'un appartement modique, conversant avec ses souvenirs,

entourée des portraits de sa famille décimée au 18 fructidor, de ses

soeurs dont Robespierre avait dû épouser la plus belle, de Robespierre

lui-même dans tous ces costumes élégants dont il s'enorgueillissait de

présenter le contraste sur sa personne avec la veste, le bonnet rouge,

les sabots, signes sordides, flatteries ignobles des Jacobins à

l'égalité et à la misère des populaces. Un magnifique portrait au

pastel, de grandeur naturelle, de Saint-Just, ce Barbaroux des

terroristes, cet Antinoüs des Jacobins, s'étalait dans un cadre d'or

poudreux contre la muraille entre les rideaux du lit et la porte,

objet d'un culte de souvenir de jeune fille pour le plus séduisant des

disciples du tribun de la mort.

La jeune fille était devenue femme, mère, veuve; elle avait vieilli

d'années et de visage, sans rappeler par ses traits aucune beauté

passée, mais sans aucun signe de vieillesse ou de caducité. Une pensée

fixe, triste, mais nullement déconcertée, donnait à ses traits une

sorte de pétrification lapidaire dans une seule idée et dans un même

sentiment, idée abstraite, sentiment ferme, mais nullement sévère.

Elle m'accueillit avec sécurité, prévenue qu'elle était par le poëte

Béranger que je n'étais point de sa religion politique, que je ne

venais ni pour la flatter ni pour la trahir, mais uniquement pour

m'instruire et pour entendre ses témoignages sur le temps, sur les

choses, sur les hommes qu'elle avait traversés, connus, fréquentés de

si près dans cette intimité quotidienne où les hommes les plus

comédiens en public oublient de se masquer, selon leurs rôles, devant

les témoins domestiques de toutes les heures secrètes de leur vie.

Je lui répétai ce que lui avait dit à ce sujet Béranger: «Je ne me

présente point à vous, lui dis-je, comme un partisan de la terreur et

comme un réhabilitateur de la mémoire que vous cultivez. À Dieu ne

plaise! Fils de royaliste, royaliste moi-même de naissance, de

tradition, d'éducation, pendant mes jeunes années, si Robespierre

n'était pas mort, mon père n'aurait pas vécu, et toute ma famille

aurait été victime de son système de rénovation de la France par

l'extermination. Mais je veux porter dans l'histoire publique

l'honnêteté de la conscience privée, peindre les acteurs non avec les

traits du préjugé et de la vengeance, mais avec leurs propres traits.

On doit justice même à ce que l'on réprouve, et, s'il y a une vertu

mêlée par hasard au crime dans un homme justement abhorré de ses

ennemis ou de ses victimes, il ne faut point nier cet amalgame

monstrueux, mais souvent réel; il faut séparer, avec une sincérité

loyale, cette vertu du crime, et dire à l'histoire: Ceci était vertu,

ceci était crime; et ceci, crime et vertu, était l'homme. Voilà dans

quel esprit de répulsion instinctive contre votre idole et

d'impartialité historique dans l'histoire je viens recueillir vos

souvenirs. Accordez-les-moi ou refusez-les-moi, selon l'idée que vous

vous ferez de moi-même; je respecterai également votre confiance et

votre silence, je reviendrai ou je m'éloignerai sans retour.»

Madame Lebas fut plus sensible à cette franchise qu'elle ne l'aurait

été à une adulation intéressée de ses sentiments. Elle m'accorda un

libre accès dans sa retraite et me laissa feuilleter à mon aise, et

page par page, sa mémoire présente, intarissable et passionnée sur

tous les détails intérieurs ou extérieurs de la vie privée et de la

vie publique de Robespierre. Tout ce que j'ai rapporté dans les

_Girondins_ sur la vie ascétique, retirée, laborieuse, chaste et pour

ainsi dire abstraite de l'idole des Jacobins et du peuple, est

textuellement la conversation de madame Lebas. Le style et les

réflexions seuls sont de moi.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 180 / 208 题