J'appris par hasard qu'une des filles du menuisier Duplay, de la rue
Saint-Honoré, existait encore, sous le nom de madame Lebas, dans la
rue de Tournon; qu'elle était la tradition vivante de cette famille
qui avait donné à Robespierre une si longue et si intime hospitalité
dans son intérieur, depuis son arrivée à Paris, pour siéger à
l'Assemblée constituante, jusqu'à sa mort, dans laquelle il avait
entraîné Duplay, sa femme et une partie de la famille Duplay.
Je parvins à me faire introduire chez madame Lebas, ce témoin naïf et
passionné de vie intime de Robespierre, cette protestation vivante et
ardente contre les calomnies (car on calomnie même le crime) des
historiens de la Révolution.
Je trouvai dans madame Lebas une femme de la Bible après la
dispersion des tribus à Babylone, retirée du commerce des vivants dans
le haut étage d'un appartement modique, conversant avec ses souvenirs,
entourée des portraits de sa famille décimée au 18 fructidor, de ses
soeurs dont Robespierre avait dû épouser la plus belle, de Robespierre
lui-même dans tous ces costumes élégants dont il s'enorgueillissait de
présenter le contraste sur sa personne avec la veste, le bonnet rouge,
les sabots, signes sordides, flatteries ignobles des Jacobins à
l'égalité et à la misère des populaces. Un magnifique portrait au
pastel, de grandeur naturelle, de Saint-Just, ce Barbaroux des
terroristes, cet Antinoüs des Jacobins, s'étalait dans un cadre d'or
poudreux contre la muraille entre les rideaux du lit et la porte,
objet d'un culte de souvenir de jeune fille pour le plus séduisant des
disciples du tribun de la mort.
La jeune fille était devenue femme, mère, veuve; elle avait vieilli
d'années et de visage, sans rappeler par ses traits aucune beauté
passée, mais sans aucun signe de vieillesse ou de caducité. Une pensée
fixe, triste, mais nullement déconcertée, donnait à ses traits une
sorte de pétrification lapidaire dans une seule idée et dans un même
sentiment, idée abstraite, sentiment ferme, mais nullement sévère.
Elle m'accueillit avec sécurité, prévenue qu'elle était par le poëte
Béranger que je n'étais point de sa religion politique, que je ne
venais ni pour la flatter ni pour la trahir, mais uniquement pour
m'instruire et pour entendre ses témoignages sur le temps, sur les
choses, sur les hommes qu'elle avait traversés, connus, fréquentés de
si près dans cette intimité quotidienne où les hommes les plus
comédiens en public oublient de se masquer, selon leurs rôles, devant
les témoins domestiques de toutes les heures secrètes de leur vie.
Je lui répétai ce que lui avait dit à ce sujet Béranger: «Je ne me
présente point à vous, lui dis-je, comme un partisan de la terreur et
comme un réhabilitateur de la mémoire que vous cultivez. À Dieu ne
plaise! Fils de royaliste, royaliste moi-même de naissance, de
tradition, d'éducation, pendant mes jeunes années, si Robespierre
n'était pas mort, mon père n'aurait pas vécu, et toute ma famille
aurait été victime de son système de rénovation de la France par
l'extermination. Mais je veux porter dans l'histoire publique
l'honnêteté de la conscience privée, peindre les acteurs non avec les
traits du préjugé et de la vengeance, mais avec leurs propres traits.
On doit justice même à ce que l'on réprouve, et, s'il y a une vertu
mêlée par hasard au crime dans un homme justement abhorré de ses
ennemis ou de ses victimes, il ne faut point nier cet amalgame
monstrueux, mais souvent réel; il faut séparer, avec une sincérité
loyale, cette vertu du crime, et dire à l'histoire: Ceci était vertu,
ceci était crime; et ceci, crime et vertu, était l'homme. Voilà dans
quel esprit de répulsion instinctive contre votre idole et
d'impartialité historique dans l'histoire je viens recueillir vos
souvenirs. Accordez-les-moi ou refusez-les-moi, selon l'idée que vous
vous ferez de moi-même; je respecterai également votre confiance et
votre silence, je reviendrai ou je m'éloignerai sans retour.»
Madame Lebas fut plus sensible à cette franchise qu'elle ne l'aurait
été à une adulation intéressée de ses sentiments. Elle m'accorda un
libre accès dans sa retraite et me laissa feuilleter à mon aise, et
page par page, sa mémoire présente, intarissable et passionnée sur
tous les détails intérieurs ou extérieurs de la vie privée et de la
vie publique de Robespierre. Tout ce que j'ai rapporté dans les
_Girondins_ sur la vie ascétique, retirée, laborieuse, chaste et pour
ainsi dire abstraite de l'idole des Jacobins et du peuple, est
textuellement la conversation de madame Lebas. Le style et les
réflexions seuls sont de moi.