Indépendamment des documents imprimés ou manuscrits recueillis avec
tant de soin et de prodigalité dans l'immense et lumineux recueil de
MM. Buchez et Roux, qui a été mon manuel historique, toujours ouvert
sur ma table pendant les deux années consacrées par moi à écrire cette
histoire, je n'ai pas négligé une seule information verbale possible à
obtenir des parents ou des amis des personnages, même odieux, dont
j'avais à sonder la vie publique ou la vie intime. C'est en approchant
de l'homme témoin des événements qu'on approche le plus près de la
vérité des actes et des caractères. L'histoire, qui n'est que surface
de loin, n'est véridique que dans l'intimité. L'acteur disparaît,
l'homme se révèle, l'histoire devient nue comme la vérité.
C'est ainsi que j'ai approché bien près Danton; Danton, le seul homme
d'État de la révolution après Mirabeau, le Jupiter Tonnant de ces
orages, le tribun dont on sentait le coeur convulsif palpiter de
remords anticipés jusque dans les éclats de voix qui lançaient la peur
pour faire fuir les victimes au lieu de les frapper, l'homme qui
aurait été le grand factieux des vérités modernes s'il avait eu le
courage de ne pas concéder le crime pour arme de la liberté.
La seconde femme de Danton, qu'il avait épousée à l'âge de quinze ans,
vivait à l'époque où j'écrivais les _Girondins_, et vit, je crois,
encore aujourd'hui. Elle porte un nom respectable qui cache le nom
trop mémorable de son premier mari. Elle fut retrouvée par moi; elle
consentit à déchirer en ma faveur le voile de veuve et le linceul de
ses jeunes souvenirs; elle m'envoya son fils d'un second lit, jeune
homme d'un nom sans tache, d'un rang élevé, d'un coeur filial, d'une
conversation aussi discrète qu'instructive. Je connus par lui tous les
secrets de nature et d'intimité sur le caractère, sur la vie
intérieure, sur les sentiments privés, sur la séparation dernière,
sur la mort tragique d'un de ces hommes à deux aspects, terribles au
dehors, _placables_ au dedans. C'est sur ce vrai modèle, sorti de
l'ombre du rideau du lit conjugal, que j'ai modelé le buste de Danton.