XI

Le curé de Bessancourt, encore vert et comme présent à tout ce passé,

nous donna tous les renseignements désirés sur les derniers jours, sur

les diverses dispositions d'esprit, sur les conversations des

condamnés. Nous écrivions les scènes, les portraits, les paroles, à

mesure que ses souvenirs, provoqués par nos questions, se retrouvaient

et se déroulaient dans la mémoire du vieillard: c'étaient comme les

notes du tableau historique et véridique que je me proposais de

composer d'ensemble à mon retour. Une journée suffit à peine à

recueillir ce témoignage du seul et dernier témoin de ce grand drame.

L'interrogatoire du curé de Bessancourt ne fut interrompu que par le

déjeuner et le dîner que nous prîmes à sa table frugale. Nous le

quittâmes le soir, pleins de reconnaissance pour son accueil et pleins

des souvenirs vivants que nous emportions de ses entretiens.

Peu de temps après, je repartis de Paris pour Bessancourt, afin de

compléter et d'éclaircir quelques autres circonstances du récit

restées obscures dans mon esprit. J'étais accompagné cette fois par un

homme de lettres, confident de mes travaux et devenu lui-même

l'éminent historien d'une autre époque de notre histoire. Sa parole ne

me manquerait pas au besoin pour dissiper les doutes de M. de

Cassagnac. Ce second voyage de Bessancourt et les renseignements

minutieux de l'abbé Lambert complétèrent ma conviction. Je n'eus qu'à

rédiger ses témoignages. Il est sans doute possible qu'après un si

long laps de temps le curé de Bessancourt ait commis quelques

inadvertances de noms, de dates, de détails sur des personnages si

nombreux alors dans les prisons et sur leurs rôles respectifs dans ce

drame pathétique de leur dernière heure; mais il est impossible à qui

a entendu ce modeste et sincère témoin de ces scènes de révoquer en

doute sa véracité. Il n'avait jamais songé jusque-là à se faire un

mérite de ce hasard qui l'avait lié à cette époque avec les Girondins;

il parlait peu; il n'écrivait rien. Je pense qu'il n'aimait pas à

reporter la pensée de ses paroissiens sur sa qualité de prêtre

assermenté et constitutionnel dans sa jeunesse, et qu'il était plus

importuné qu'empressé d'être cité en témoignage sur ces événements qui

lui rappelaient une faute d'orthodoxie sacerdotale, expiée depuis par

sa rétractation.

Si ces témoignages de la consciencieuse minutie de mes recherches sur

les moindres circonstances historiques de mon _Histoire des Girondins_

ne suffisaient pas pour édifier l'écrivain qui m'attribue l'invention

de cette prétendue _fable_, voici à ce sujet une lettre d'un des

principaux habitants de Bessancourt, qui m'arrive aujourd'hui, avec

l'autorisation de la reproduire:

«Monsieur,

«Je n'ai pas besoin de remonter plus loin dans mes souvenirs pour

attester que le vénérable abbé Lambert a été, pendant de longues

années (depuis 1816 jusqu'en 1847, année de sa mort), curé de

Bessancourt (Seine-et-Oise); que cet ecclésiastique a toujours passé

dans la commune pour avoir été l'ami des Girondins et le pieux

consolateur de quelques-uns d'entre eux la veille de leur supplice, en

1793; et que vous êtes venu, accompagné d'un de vos amis ou collègues

dont le nom m'échappe, passer de longues heures chez M. le curé

Lambert dans son presbytère de Bessancourt, pour recueillir

personnellement, de la bouche de ce vieillard, tous les détails que

vous rapportez dans votre _Histoire des Girondins_. C'est là,

Monsieur, que j'eus l'honneur de vous connaître, d'assister à vos

entretiens à la table de M. le curé Lambert, et de vous recevoir dans

ma maison de Bessancourt dans l'intervalle de ces entretiens.

«Beaucoup d'habitants du village ont conservé comme moi le souvenir de

cette enquête et la certifieraient au besoin.

«Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus

distinguée.

«N. NALIN.

«Bessancourt, le 9 juillet 1861.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 176 / 208 题