Le curé de Bessancourt, encore vert et comme présent à tout ce passé,
nous donna tous les renseignements désirés sur les derniers jours, sur
les diverses dispositions d'esprit, sur les conversations des
condamnés. Nous écrivions les scènes, les portraits, les paroles, à
mesure que ses souvenirs, provoqués par nos questions, se retrouvaient
et se déroulaient dans la mémoire du vieillard: c'étaient comme les
notes du tableau historique et véridique que je me proposais de
composer d'ensemble à mon retour. Une journée suffit à peine à
recueillir ce témoignage du seul et dernier témoin de ce grand drame.
L'interrogatoire du curé de Bessancourt ne fut interrompu que par le
déjeuner et le dîner que nous prîmes à sa table frugale. Nous le
quittâmes le soir, pleins de reconnaissance pour son accueil et pleins
des souvenirs vivants que nous emportions de ses entretiens.
Peu de temps après, je repartis de Paris pour Bessancourt, afin de
compléter et d'éclaircir quelques autres circonstances du récit
restées obscures dans mon esprit. J'étais accompagné cette fois par un
homme de lettres, confident de mes travaux et devenu lui-même
l'éminent historien d'une autre époque de notre histoire. Sa parole ne
me manquerait pas au besoin pour dissiper les doutes de M. de
Cassagnac. Ce second voyage de Bessancourt et les renseignements
minutieux de l'abbé Lambert complétèrent ma conviction. Je n'eus qu'à
rédiger ses témoignages. Il est sans doute possible qu'après un si
long laps de temps le curé de Bessancourt ait commis quelques
inadvertances de noms, de dates, de détails sur des personnages si
nombreux alors dans les prisons et sur leurs rôles respectifs dans ce
drame pathétique de leur dernière heure; mais il est impossible à qui
a entendu ce modeste et sincère témoin de ces scènes de révoquer en
doute sa véracité. Il n'avait jamais songé jusque-là à se faire un
mérite de ce hasard qui l'avait lié à cette époque avec les Girondins;
il parlait peu; il n'écrivait rien. Je pense qu'il n'aimait pas à
reporter la pensée de ses paroissiens sur sa qualité de prêtre
assermenté et constitutionnel dans sa jeunesse, et qu'il était plus
importuné qu'empressé d'être cité en témoignage sur ces événements qui
lui rappelaient une faute d'orthodoxie sacerdotale, expiée depuis par
sa rétractation.
Si ces témoignages de la consciencieuse minutie de mes recherches sur
les moindres circonstances historiques de mon _Histoire des Girondins_
ne suffisaient pas pour édifier l'écrivain qui m'attribue l'invention
de cette prétendue _fable_, voici à ce sujet une lettre d'un des
principaux habitants de Bessancourt, qui m'arrive aujourd'hui, avec
l'autorisation de la reproduire:
«Monsieur,
«Je n'ai pas besoin de remonter plus loin dans mes souvenirs pour
attester que le vénérable abbé Lambert a été, pendant de longues
années (depuis 1816 jusqu'en 1847, année de sa mort), curé de
Bessancourt (Seine-et-Oise); que cet ecclésiastique a toujours passé
dans la commune pour avoir été l'ami des Girondins et le pieux
consolateur de quelques-uns d'entre eux la veille de leur supplice, en
1793; et que vous êtes venu, accompagné d'un de vos amis ou collègues
dont le nom m'échappe, passer de longues heures chez M. le curé
Lambert dans son presbytère de Bessancourt, pour recueillir
personnellement, de la bouche de ce vieillard, tous les détails que
vous rapportez dans votre _Histoire des Girondins_. C'est là,
Monsieur, que j'eus l'honneur de vous connaître, d'assister à vos
entretiens à la table de M. le curé Lambert, et de vous recevoir dans
ma maison de Bessancourt dans l'intervalle de ces entretiens.
«Beaucoup d'habitants du village ont conservé comme moi le souvenir de
cette enquête et la certifieraient au besoin.
«Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus
distinguée.
«N. NALIN.
«Bessancourt, le 9 juillet 1861.»