J'ai dit dans quel esprit et dans quelle indépendance complète
d'opinion politique j'avais résolu d'écrire cette histoire. Je
m'enveloppai, à la campagne entre les sessions et à Paris entre les
séances, de tous les documents imprimés, manuscrits, vivants, qui
survivaient à cette mémorable époque. Ils étaient nombreux,
volumineux, sincères; flattés de ce qu'une main libre cherchait dans
leurs portefeuilles ou dans leur mémoire l'impartiale lumière qui ne
luit qu'après que les partis sont morts et que les ressentiments sont
éteints. J'avais résolu avant tout d'être véridique envers et contre
tous, et au besoin envers moi-même; je ne négligeai rien pour être
bien informé. Quant au style, je ne m'en occupai pas; j'étais sûr que
les événements eux-mêmes m'inspireraient, malgré mon peu d'habitude
de la prose, la clarté, l'ordre, la lumière, le naturel et même la
seule éloquence de l'histoire, la sensibilité communicative qui mêle
du coeur au récit. J'étais né pathétique; je n'avais qu'à me laisser
aller à ma nature. Sentir m'était aisé, savoir était plus difficile;
j'y mis tous mes soins.
Voici, entre mille autres, un exemple de l'attention scrupuleuse et
infatigable que j'apportai dans mon travail à être intéressant force
d'être vrai. Dans tout ce qu'on me contestera sur la véracité des
moindres détails de ce long récit en sept volumes, je suis prêt à
donner des preuves par témoignages aussi irrécusables que celles que
je vais produire en réponse à M. de Cassagnac, qui calomnie
innocemment mon exactitude en histoire. La véracité, c'est la probité
de l'histoire. Mentir à la postérité, c'est mentir à Dieu; car
l'histoire est divine.
X
Un écrivain qui frappe juste, mais qui frappe souvent trop fort, à
cause de la vigueur même de son talent, M. de Cassagnac, vient
d'écrire à son tour un livre sur les Girondins. Il m'accuse d'avoir
non falsifié, mais inventé la fable de la mort et du banquet des
Girondins la veille de leur supplice. Ce dernier souper des victimes
m'avait paru à moi-même si improbable et si dramatique, que j'avais
trouvé là à l'histoire un faux air de poëme ou de roman, et que
j'avais résolu de le révoquer en doute ou de le réduire aux
proportions les plus prosaïques de l'histoire. Cependant, de ce qu'une
chose est dramatiquement pittoresque et pathétique il ne s'ensuit pas
qu'elle soit fausse. Je voulus m'éclairer consciencieusement avant de
la rapporter.
J'avais entendu parler d'un ecclésiastique, nommé l'abbé Lambert,
prêtre assermenté, ami de plusieurs Girondins, qui avait communiqué
avec eux dans leur prison et assisté à leurs derniers moments jusqu'à
l'heure du supplice. Je pris les informations les plus patientes et
les plus précises sur cet ecclésiastique et sur ce qu'il était devenu
après le 31 mai 1793. J'appris qu'il vivait encore, qu'il s'était
réconcilié avec l'Église au temps des rétractations, et qu'il était,
depuis longues années, curé de la commune de Bessancourt, dans le
département de Seine-et-Oise. Je lui écrivis pour lui demander si les
circonstances de sa participation aux événements du 31 mai étaient
vraies, et si, dans le cas où ce bruit aurait quelque fondement, il
voudrait bien consentir à me recevoir et à me donner sur la mort de
ses amis les informations utiles à l'histoire. Il me répondit avec
beaucoup de bonté qu'il était étonné que son nom, depuis si longtemps
égaré et enseveli dans le coin de terre où il desservait une humble
paroisse, fût parvenu jusqu'à moi; que, son âge et ses infirmités
l'empêchant de se déplacer lui-même, il me recevrait dans son pauvre
presbytère et me dirait tout ce que sa mémoire lui rappelait de ces
tragiques événements.
Je pris la poste, accompagné d'un jeune homme de Mâcon, devenu depuis
mon collègue à l'Assemblée constituante de 1848, que je ne crois pas
devoir nommer ici sans son autorisation, mais qui attesterait, je n'en
doute pas, ce voyage et cette enquête avec moi à Bessancourt.