IX

J'ai dit dans quel esprit et dans quelle indépendance complète

d'opinion politique j'avais résolu d'écrire cette histoire. Je

m'enveloppai, à la campagne entre les sessions et à Paris entre les

séances, de tous les documents imprimés, manuscrits, vivants, qui

survivaient à cette mémorable époque. Ils étaient nombreux,

volumineux, sincères; flattés de ce qu'une main libre cherchait dans

leurs portefeuilles ou dans leur mémoire l'impartiale lumière qui ne

luit qu'après que les partis sont morts et que les ressentiments sont

éteints. J'avais résolu avant tout d'être véridique envers et contre

tous, et au besoin envers moi-même; je ne négligeai rien pour être

bien informé. Quant au style, je ne m'en occupai pas; j'étais sûr que

les événements eux-mêmes m'inspireraient, malgré mon peu d'habitude

de la prose, la clarté, l'ordre, la lumière, le naturel et même la

seule éloquence de l'histoire, la sensibilité communicative qui mêle

du coeur au récit. J'étais né pathétique; je n'avais qu'à me laisser

aller à ma nature. Sentir m'était aisé, savoir était plus difficile;

j'y mis tous mes soins.

Voici, entre mille autres, un exemple de l'attention scrupuleuse et

infatigable que j'apportai dans mon travail à être intéressant force

d'être vrai. Dans tout ce qu'on me contestera sur la véracité des

moindres détails de ce long récit en sept volumes, je suis prêt à

donner des preuves par témoignages aussi irrécusables que celles que

je vais produire en réponse à M. de Cassagnac, qui calomnie

innocemment mon exactitude en histoire. La véracité, c'est la probité

de l'histoire. Mentir à la postérité, c'est mentir à Dieu; car

l'histoire est divine.

X

Un écrivain qui frappe juste, mais qui frappe souvent trop fort, à

cause de la vigueur même de son talent, M. de Cassagnac, vient

d'écrire à son tour un livre sur les Girondins. Il m'accuse d'avoir

non falsifié, mais inventé la fable de la mort et du banquet des

Girondins la veille de leur supplice. Ce dernier souper des victimes

m'avait paru à moi-même si improbable et si dramatique, que j'avais

trouvé là à l'histoire un faux air de poëme ou de roman, et que

j'avais résolu de le révoquer en doute ou de le réduire aux

proportions les plus prosaïques de l'histoire. Cependant, de ce qu'une

chose est dramatiquement pittoresque et pathétique il ne s'ensuit pas

qu'elle soit fausse. Je voulus m'éclairer consciencieusement avant de

la rapporter.

J'avais entendu parler d'un ecclésiastique, nommé l'abbé Lambert,

prêtre assermenté, ami de plusieurs Girondins, qui avait communiqué

avec eux dans leur prison et assisté à leurs derniers moments jusqu'à

l'heure du supplice. Je pris les informations les plus patientes et

les plus précises sur cet ecclésiastique et sur ce qu'il était devenu

après le 31 mai 1793. J'appris qu'il vivait encore, qu'il s'était

réconcilié avec l'Église au temps des rétractations, et qu'il était,

depuis longues années, curé de la commune de Bessancourt, dans le

département de Seine-et-Oise. Je lui écrivis pour lui demander si les

circonstances de sa participation aux événements du 31 mai étaient

vraies, et si, dans le cas où ce bruit aurait quelque fondement, il

voudrait bien consentir à me recevoir et à me donner sur la mort de

ses amis les informations utiles à l'histoire. Il me répondit avec

beaucoup de bonté qu'il était étonné que son nom, depuis si longtemps

égaré et enseveli dans le coin de terre où il desservait une humble

paroisse, fût parvenu jusqu'à moi; que, son âge et ses infirmités

l'empêchant de se déplacer lui-même, il me recevrait dans son pauvre

presbytère et me dirait tout ce que sa mémoire lui rappelait de ces

tragiques événements.

Je pris la poste, accompagné d'un jeune homme de Mâcon, devenu depuis

mon collègue à l'Assemblée constituante de 1848, que je ne crois pas

devoir nommer ici sans son autorisation, mais qui attesterait, je n'en

doute pas, ce voyage et cette enquête avec moi à Bessancourt.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 175 / 208 题