Ces dogmes, à peine contredits par quelques intéressés des classes
théocratiques et des classes aristocratiques en bien petit nombre,
sont acclamés comme une révélation aux états généraux, en présence
d'un roi qui les applaudit lui-même généreusement après les avoir
provoqués. Les priviléges se nivellent d'eux-mêmes, la tolérance des
cultes fait justice à toutes les consciences, les grands se
sacrifient, le peuple s'exalte, les vérités encore en théorie pleuvent
de chaque bouche au milieu d'une ivresse qui semble unanime; on dirait
l'explosion d'une révélation civile, éclatant de son propre éclat dans
toutes les âmes et pulvérisant d'évidence tous les obstacles à la
réformation des institutions du moyen âge.
Mais à des vérités si neuves il faut un monde neuf aussi pour les
accueillir et pour s'y conformer sans hésitation, sans froissement,
sans partialité, sans récrimination dans les dépossédés de l'erreur,
sans excès et sans violence dans les nouveaux venus à la liberté.
Ici les passions descendent dans la lice à la place des théories. Le
roi, modérateur bien intentionné de la révolution, est méconnu par les
uns et par les autres dans ses actes et dans ses intentions; les
grands lui reprochent sa faiblesse pour les novateurs, les novateurs
sa partialité pour les grands; le peuple l'enveloppe de ses soupçons,
bientôt de ses menaces, puis de ses fureurs. Le prince appelle ses
troupes pour défendre le peu de majesté royale qui lui reste; le
peuple irrité corrompt les troupes et donne de nouveaux assauts au roi
jusque dans son palais.
Un dictateur de popularité s'élève sur le flot mouvant de cette
multitude d'une capitale. Ce dictateur subit lui-même toutes les lois
de cette multitude au lieu d'en dicter; sa présence légalise toutes
les violences du peuple envers la cour; caressant envers le peuple,
poli avec le roi. Ce prince arraché à son palais de Versailles
devient le triomphe de la captivité royale. Les Tuileries deviennent
la prison décente de la royauté. Le roi tente de s'échapper, on l'y
ramène; La Fayette ne peut plus être que le geôlier national de la
couronne.
Cette royauté suspendue sur la tête du roi passe à l'Assemblée
constituante; une constitution règne métaphysiquement à sa place;
l'Assemblée constituante rend un trône presque aboli à ce fantôme de
roi captif.
Louis XVI déteste la constitution et l'observe cependant, pour
convaincre la nation de son impraticabilité, et pour la faire réviser
par ceux mêmes qui l'ont faite. Tout le royaume est en feu, sans roi,
sans loi, sans répression possible des désordres d'une anarchie.
La guerre étrangère paraît une heureuse diversion aux hommes d'État;
on impute au roi ses premiers revers. Une seconde Assemblée est nommée
par la France sous l'empire de la terreur et de la fureur. Tous les
hommes éminents et sages de l'Assemblée constituante en sont
malheureusement exclus par une volontaire abdication de leur mandat.
Mirabeau lui-même, s'il eût encore vécu, n'aurait pu siéger dans le
conseil de la Révolution épuré de tous ses talents.
Les hommes secondaires n'apportent dans cette Assemblée que des
mandats de violence; ils assiégent le roi d'exigences et
d'humiliations. Le club des Jacobins règne par ses tribuns sur le
peuple; le peuple règne par ses agitateurs à l'hôtel de ville dans la
commune de Paris. Les Girondins, au ministère et dans l'Assemblée,
pèsent tantôt sur l'Assemblée par leur éloquence, tantôt sur le roi
par leur popularité; ils essayent le rôle de modérateurs de la
Révolution. Les Jacobins et la commune soulèvent contre eux la
multitude.
Moitié complices, moitié contraints, les Girondins cèdent, le 20 juin
et le 10 août, aux grandes séditions où le trône tombe sous leurs
yeux. Ils proclament complaisamment la déchéance et la captivité du
roi qu'ils auraient voulu conserver pour personnifier en lui un ordre
légal. Une Convention nationale, formée de tous les partis extrêmes,
est appelée à leur place par le tocsin du 10 août; des tribuns
forcenés de la commune de Paris veulent les intimider par les
massacres de septembre. Les Girondins rejettent cette fois avec
horreur et indignation ce sang des assassinats dont ils ne veulent à
aucun prix leur part. Danton leur offre encore la paix, s'ils
consentent à ne plus reprocher ces forfaits à leurs auteurs. Vergniaud
noblement refuse d'amnistier jamais le crime. On leur pose alors, pour
les embarrasser, la terrible question du jugement et du supplice du
roi. Complices s'ils acceptent, suspects de royauté s'ils refusent,
ils commencent par refuser; ils préparent par des discours sublimes la
défense du roi menacé, puis ils cèdent, non par lâcheté, mais par une
très-fausse et très-criminelle politique de parti, qui croit sauver
des milliers de têtes en en concédant une à la république.
Cette tête auguste et innocente livrée entraîne leurs propres têtes.
On les immole coupables, au lieu de les immoler vertueux. La terreur
règne deux ans sur leurs cadavres; c'est une de ces périodes de la vie
d'un peuple sur lesquelles aucun voile, jeté comme un linceul, ne peut
cacher le sang des milliers de victimes. Les bourreaux eux-mêmes
finissent de tuer, non par remords, mais par lassitude. Le crime
aussi a ses défaillances.
Robespierre, qui a eu le fatal honneur de donner son nom à cette
sinistre époque, est choisi par ses complices pour couvrir de son nom
les holocaustes et les responsabilités de tous. Il tombe par la main
de tous et paye pour tous au 9 thermidor et devant la postérité.
L'opinion, légère, inique et intéressée, amnistie ses complices et ses
adulateurs. La Révolution, enivrée de ce sang comme une bacchante, ne
sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait. Elle marche au hasard à
sa propre destruction et passe des bourreaux aux victimes, des
intrigants aux idéologues, des idéologues aux soldats, des soldats aux
dictateurs, des dictateurs aux despotes. Sa pensée se brouille dans sa
tête et la plus grande pensée des siècles aboutit à la guerre et à la
servitude. On croit voir les Gracques, les Marins et les Sylla aboutir
aux Césars. Paris et Rome se ressemblent; les temps répètent les
temps, et la France, pour avoir laissé ses efforts vers la réforme du
monde politique dégénérer en convulsions démagogiques, ne se retrouve
plus de force pour faire de sa liberté, modérée par la règle, un
gouvernement. Entre l'échafaud des tribuns du peuple et les
baïonnettes des dictateurs il n'y a plus que le choix du fer immolant
ou asservissant les citoyens.
V
Quelle leçon morale et quel sujet pathétique d'histoire par un
écrivain qui voulait instruire le peuple en moralisant la liberté!
Je n'hésitai plus à choisir ce drame moderne à ce point central et
culminant de la Révolution, où l'on voit encore la beauté des
principes et où l'on aperçoit déjà l'horreur des excès. Ce point,
c'est l'échafaud des Girondins. J'y montai en esprit, pour prendre de
là mon _panorama_ historique.
Rien ne me gênait dans ma situation politique parlementaire soit
envers le gouvernement, soit envers l'opposition légitimiste, soit
envers l'opposition semi-républicaine. Je recueillais dans cette
entière liberté d'esprit le fruit de mon indépendance d'engagement
avec tous les pouvoirs et tous les partis. Je pouvais donc dire ce qui
me semblait la vérité à tous. Dégagé par la catastrophe de 1830 non de
l'affection et des respects que je portais à la royauté des Bourbons
légitimes exilés, mais dégagé par la fausse attitude des légitimistes
dans la chambre de toute solidarité avec eux, excepté de la solidarité
d'origine commune; dégagé de la royauté d'Orléans, dont je ne
conspirais pas la chute, mais dont je ne plaignais pas les dangers et
les expiations; plus dégagé encore des coalitions anarchiques que les
aristocrates, les démocrates, les légitimistes, nouaient dans le
parlement, rien ne m'empêchait d'écrire de la Révolution une histoire
qui pût froisser, offenser, irriter même par son impartialité toutes
ces opinions et profiter au besoin à la moralisation future d'une
seconde république que j'entrevoyais dans l'ombre du lointain, comme
une dernière ressource du gouvernement en France, après la chute,
certaine selon moi, de la royauté d'Orléans.
Je le répète, mes traditions de famille m'avaient fait une seconde
nature de mon attachement à la royauté séculaire de la France, aux
vertus si mal récompensées de l'honnête Louis XVI, aux malheurs de sa
race, à la haute et sage modération de Louis XVIII, ce roi
conciliateur de la royauté et de la liberté par la charte, même au
caractère chevaleresque de Charles X, tombé dans une faute, mais
laissant après lui un enfant de la couronne innocent par son âge du
coup d'État qui lui avait enlevé sa patrie.
Cette royauté des expiations étant impossible à rétablir, la royauté
des conspirations étant impossible pour moi à aimer et à servir, cette
coalition immorale et déloyale dans le parlement étant impossible à
honorer, incapable de fonder, capable seulement de détruire, je
n'avais plus de devoir et de lien qu'avec la politique abstraite,
idéale, personnelle qui pouvait seule à un jour donné recruter, au
profit des principes sainement et honnêtement progressifs, les
opinions d'un peuple prêt à retomber dans l'anarchie.
Ces principes, qui étaient ceux de la vraie philosophie politique de
l'Assemblée constituante, ceux que les Mirabeau, les Barnave, les
Clermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal, les Bailly, les Mounier, les
Montmorency, les Cazalès, les Vergniaud, avaient si magnifiquement
débattus ou formulés dans leur éloquence de raison, me passionnaient
encore à distance et me paraissaient le but dépassé, mais le but idéal
de la Révolution, auquel il fallait ramener le peuple par l'opinion
avant de l'y ramener un jour par le fait, si les événements
échappaient à l'ambitieuse et intrigante faction de la fausse
révolution et de la royauté d'expédient de 1830.
Le livre des _Girondins_ était donc à mes yeux non pas un levier pour
soulever et précipiter un trône, mais une pierre d'attente pour
remplacer un édifice écroulé dans ces éventualités de gouvernements
qui seraient appelés par le hasard à remplacer le gouvernement
menaçant et menacé de 1830.
La république se présentait sans doute à mon esprit, mais elle s'y
présentait comme une possibilité improbable plutôt que comme un but
arrêté ou même désirable encore; seulement je voulais, dans le cas où
la nation se réfugierait, après le renversement du trône d'Orléans,
dans la république, qu'une histoire consciencieusement sévère de la
première république eût prémuni le peuple français contre les
mauvaises passions, les illusions, les fanatismes, les crimes et les
terreurs qui avaient perverti, férocisé et ruiné la première fois le
règne du peuple. Je n'avais dans l'esprit aucune des chimères
socialistes de Platon, de Jean-Jacques Rousseau, de Mably, de
Robespierre, de Saint-Just, qui mènent le peuple droit au crime par la
fureur qui succède aux déceptions, et qui tuent bourreaux et victimes
par la guerre anticivique de la propriété qui refuse tout et du
prolétariat qui anéantit tout.