IV

Ces dogmes, à peine contredits par quelques intéressés des classes

théocratiques et des classes aristocratiques en bien petit nombre,

sont acclamés comme une révélation aux états généraux, en présence

d'un roi qui les applaudit lui-même généreusement après les avoir

provoqués. Les priviléges se nivellent d'eux-mêmes, la tolérance des

cultes fait justice à toutes les consciences, les grands se

sacrifient, le peuple s'exalte, les vérités encore en théorie pleuvent

de chaque bouche au milieu d'une ivresse qui semble unanime; on dirait

l'explosion d'une révélation civile, éclatant de son propre éclat dans

toutes les âmes et pulvérisant d'évidence tous les obstacles à la

réformation des institutions du moyen âge.

Mais à des vérités si neuves il faut un monde neuf aussi pour les

accueillir et pour s'y conformer sans hésitation, sans froissement,

sans partialité, sans récrimination dans les dépossédés de l'erreur,

sans excès et sans violence dans les nouveaux venus à la liberté.

Ici les passions descendent dans la lice à la place des théories. Le

roi, modérateur bien intentionné de la révolution, est méconnu par les

uns et par les autres dans ses actes et dans ses intentions; les

grands lui reprochent sa faiblesse pour les novateurs, les novateurs

sa partialité pour les grands; le peuple l'enveloppe de ses soupçons,

bientôt de ses menaces, puis de ses fureurs. Le prince appelle ses

troupes pour défendre le peu de majesté royale qui lui reste; le

peuple irrité corrompt les troupes et donne de nouveaux assauts au roi

jusque dans son palais.

Un dictateur de popularité s'élève sur le flot mouvant de cette

multitude d'une capitale. Ce dictateur subit lui-même toutes les lois

de cette multitude au lieu d'en dicter; sa présence légalise toutes

les violences du peuple envers la cour; caressant envers le peuple,

poli avec le roi. Ce prince arraché à son palais de Versailles

devient le triomphe de la captivité royale. Les Tuileries deviennent

la prison décente de la royauté. Le roi tente de s'échapper, on l'y

ramène; La Fayette ne peut plus être que le geôlier national de la

couronne.

Cette royauté suspendue sur la tête du roi passe à l'Assemblée

constituante; une constitution règne métaphysiquement à sa place;

l'Assemblée constituante rend un trône presque aboli à ce fantôme de

roi captif.

Louis XVI déteste la constitution et l'observe cependant, pour

convaincre la nation de son impraticabilité, et pour la faire réviser

par ceux mêmes qui l'ont faite. Tout le royaume est en feu, sans roi,

sans loi, sans répression possible des désordres d'une anarchie.

La guerre étrangère paraît une heureuse diversion aux hommes d'État;

on impute au roi ses premiers revers. Une seconde Assemblée est nommée

par la France sous l'empire de la terreur et de la fureur. Tous les

hommes éminents et sages de l'Assemblée constituante en sont

malheureusement exclus par une volontaire abdication de leur mandat.

Mirabeau lui-même, s'il eût encore vécu, n'aurait pu siéger dans le

conseil de la Révolution épuré de tous ses talents.

Les hommes secondaires n'apportent dans cette Assemblée que des

mandats de violence; ils assiégent le roi d'exigences et

d'humiliations. Le club des Jacobins règne par ses tribuns sur le

peuple; le peuple règne par ses agitateurs à l'hôtel de ville dans la

commune de Paris. Les Girondins, au ministère et dans l'Assemblée,

pèsent tantôt sur l'Assemblée par leur éloquence, tantôt sur le roi

par leur popularité; ils essayent le rôle de modérateurs de la

Révolution. Les Jacobins et la commune soulèvent contre eux la

multitude.

Moitié complices, moitié contraints, les Girondins cèdent, le 20 juin

et le 10 août, aux grandes séditions où le trône tombe sous leurs

yeux. Ils proclament complaisamment la déchéance et la captivité du

roi qu'ils auraient voulu conserver pour personnifier en lui un ordre

légal. Une Convention nationale, formée de tous les partis extrêmes,

est appelée à leur place par le tocsin du 10 août; des tribuns

forcenés de la commune de Paris veulent les intimider par les

massacres de septembre. Les Girondins rejettent cette fois avec

horreur et indignation ce sang des assassinats dont ils ne veulent à

aucun prix leur part. Danton leur offre encore la paix, s'ils

consentent à ne plus reprocher ces forfaits à leurs auteurs. Vergniaud

noblement refuse d'amnistier jamais le crime. On leur pose alors, pour

les embarrasser, la terrible question du jugement et du supplice du

roi. Complices s'ils acceptent, suspects de royauté s'ils refusent,

ils commencent par refuser; ils préparent par des discours sublimes la

défense du roi menacé, puis ils cèdent, non par lâcheté, mais par une

très-fausse et très-criminelle politique de parti, qui croit sauver

des milliers de têtes en en concédant une à la république.

Cette tête auguste et innocente livrée entraîne leurs propres têtes.

On les immole coupables, au lieu de les immoler vertueux. La terreur

règne deux ans sur leurs cadavres; c'est une de ces périodes de la vie

d'un peuple sur lesquelles aucun voile, jeté comme un linceul, ne peut

cacher le sang des milliers de victimes. Les bourreaux eux-mêmes

finissent de tuer, non par remords, mais par lassitude. Le crime

aussi a ses défaillances.

Robespierre, qui a eu le fatal honneur de donner son nom à cette

sinistre époque, est choisi par ses complices pour couvrir de son nom

les holocaustes et les responsabilités de tous. Il tombe par la main

de tous et paye pour tous au 9 thermidor et devant la postérité.

L'opinion, légère, inique et intéressée, amnistie ses complices et ses

adulateurs. La Révolution, enivrée de ce sang comme une bacchante, ne

sait plus ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait. Elle marche au hasard à

sa propre destruction et passe des bourreaux aux victimes, des

intrigants aux idéologues, des idéologues aux soldats, des soldats aux

dictateurs, des dictateurs aux despotes. Sa pensée se brouille dans sa

tête et la plus grande pensée des siècles aboutit à la guerre et à la

servitude. On croit voir les Gracques, les Marins et les Sylla aboutir

aux Césars. Paris et Rome se ressemblent; les temps répètent les

temps, et la France, pour avoir laissé ses efforts vers la réforme du

monde politique dégénérer en convulsions démagogiques, ne se retrouve

plus de force pour faire de sa liberté, modérée par la règle, un

gouvernement. Entre l'échafaud des tribuns du peuple et les

baïonnettes des dictateurs il n'y a plus que le choix du fer immolant

ou asservissant les citoyens.

V

Quelle leçon morale et quel sujet pathétique d'histoire par un

écrivain qui voulait instruire le peuple en moralisant la liberté!

Je n'hésitai plus à choisir ce drame moderne à ce point central et

culminant de la Révolution, où l'on voit encore la beauté des

principes et où l'on aperçoit déjà l'horreur des excès. Ce point,

c'est l'échafaud des Girondins. J'y montai en esprit, pour prendre de

là mon _panorama_ historique.

Rien ne me gênait dans ma situation politique parlementaire soit

envers le gouvernement, soit envers l'opposition légitimiste, soit

envers l'opposition semi-républicaine. Je recueillais dans cette

entière liberté d'esprit le fruit de mon indépendance d'engagement

avec tous les pouvoirs et tous les partis. Je pouvais donc dire ce qui

me semblait la vérité à tous. Dégagé par la catastrophe de 1830 non de

l'affection et des respects que je portais à la royauté des Bourbons

légitimes exilés, mais dégagé par la fausse attitude des légitimistes

dans la chambre de toute solidarité avec eux, excepté de la solidarité

d'origine commune; dégagé de la royauté d'Orléans, dont je ne

conspirais pas la chute, mais dont je ne plaignais pas les dangers et

les expiations; plus dégagé encore des coalitions anarchiques que les

aristocrates, les démocrates, les légitimistes, nouaient dans le

parlement, rien ne m'empêchait d'écrire de la Révolution une histoire

qui pût froisser, offenser, irriter même par son impartialité toutes

ces opinions et profiter au besoin à la moralisation future d'une

seconde république que j'entrevoyais dans l'ombre du lointain, comme

une dernière ressource du gouvernement en France, après la chute,

certaine selon moi, de la royauté d'Orléans.

Je le répète, mes traditions de famille m'avaient fait une seconde

nature de mon attachement à la royauté séculaire de la France, aux

vertus si mal récompensées de l'honnête Louis XVI, aux malheurs de sa

race, à la haute et sage modération de Louis XVIII, ce roi

conciliateur de la royauté et de la liberté par la charte, même au

caractère chevaleresque de Charles X, tombé dans une faute, mais

laissant après lui un enfant de la couronne innocent par son âge du

coup d'État qui lui avait enlevé sa patrie.

Cette royauté des expiations étant impossible à rétablir, la royauté

des conspirations étant impossible pour moi à aimer et à servir, cette

coalition immorale et déloyale dans le parlement étant impossible à

honorer, incapable de fonder, capable seulement de détruire, je

n'avais plus de devoir et de lien qu'avec la politique abstraite,

idéale, personnelle qui pouvait seule à un jour donné recruter, au

profit des principes sainement et honnêtement progressifs, les

opinions d'un peuple prêt à retomber dans l'anarchie.

Ces principes, qui étaient ceux de la vraie philosophie politique de

l'Assemblée constituante, ceux que les Mirabeau, les Barnave, les

Clermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal, les Bailly, les Mounier, les

Montmorency, les Cazalès, les Vergniaud, avaient si magnifiquement

débattus ou formulés dans leur éloquence de raison, me passionnaient

encore à distance et me paraissaient le but dépassé, mais le but idéal

de la Révolution, auquel il fallait ramener le peuple par l'opinion

avant de l'y ramener un jour par le fait, si les événements

échappaient à l'ambitieuse et intrigante faction de la fausse

révolution et de la royauté d'expédient de 1830.

Le livre des _Girondins_ était donc à mes yeux non pas un levier pour

soulever et précipiter un trône, mais une pierre d'attente pour

remplacer un édifice écroulé dans ces éventualités de gouvernements

qui seraient appelés par le hasard à remplacer le gouvernement

menaçant et menacé de 1830.

La république se présentait sans doute à mon esprit, mais elle s'y

présentait comme une possibilité improbable plutôt que comme un but

arrêté ou même désirable encore; seulement je voulais, dans le cas où

la nation se réfugierait, après le renversement du trône d'Orléans,

dans la république, qu'une histoire consciencieusement sévère de la

première république eût prémuni le peuple français contre les

mauvaises passions, les illusions, les fanatismes, les crimes et les

terreurs qui avaient perverti, férocisé et ruiné la première fois le

règne du peuple. Je n'avais dans l'esprit aucune des chimères

socialistes de Platon, de Jean-Jacques Rousseau, de Mably, de

Robespierre, de Saint-Just, qui mènent le peuple droit au crime par la

fureur qui succède aux déceptions, et qui tuent bourreaux et victimes

par la guerre anticivique de la propriété qui refuse tout et du

prolétariat qui anéantit tout.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 171 / 208 题