III

J'avoue qu'un sentiment plus vain, un mobile profane de gloire

personnelle, se mêlait dans ma pensée à ce sentiment tout moral de

préparer les masses à répudier les immoralités, les iniquités, les

crimes, la guerre même, qui avaient souillé le nom du peuple dans la

première république. Ce sentiment était purement littéraire.

Je voulais essayer mon talent, encore douteux pour moi-même, dans une

grande oeuvre en prose; l'histoire me paraissait et me paraît encore

la première des tragédies, le plus difficile des drames, le

chef-d'oeuvre de l'intelligence humaine, la poésie du vrai. Je voulais

être, si cela m'était possible, le dramaturge du plus vaste événement

des temps modernes, le Thucydide d'une autre Athènes, le Tacite d'une

autre Rome, le Machiavel d'une autre Italie: je m'en sentais

imaginairement la force en moi; le lyrisme pieux et élégiaque de ma

première jeunesse s'était promptement transformé en moi, comme

autrefois dans Solon, en une vigueur de réflexion politique qui me

passionnait pour les sujets historiques plus que pour les poëmes du

coeur et de la pensée. Mes fleurs tombaient et je croyais les sentir

remplacées par des fruits d'intelligence. Je me trompais; mais

l'orgueil n'excuse-t-il pas un peu en nous ces flatteries

involontaires de l'imagination? On se croit capable de ce qu'on rêve,

et ce que je rêvais n'était-il pas en effet le plus beau drame

historique des temps connus? La France elle-même, actrice et théâtre

de ce grand drame, n'avait-elle pas rêvé plus beau qu'elle?

Une grande pensée, un code de la raison, saisit un peuple intelligent,

enthousiaste, aventureux, la France.

Il s'agit de la rénovation presque complète du monde religieux, moral

et politique.

Balayer de la scène le moyen âge et installer à sa place un âge de

justice, de logique, de vérité, de liberté, de fraternité, conçu d'une

seule pièce et jeté d'un seul jet;

En religion, conserver la belle morale et la sainte piété chrétienne,

en détrônant les intolérances;

En politique, supprimer les féodalités oppressives des peuples, pour

les admettre aux droits de famille nationale, et leur laisser la

faculté de grandir au niveau de leur droit, de leur travail, de leur

activité libre;

En législation, supprimer les priviléges iniques pour inaugurer les

lois communes à tous et à tous utiles;

En magistrature, remplacer l'hérédité, principe accidentel et brutal

d'autorité, par la capacité, principe intelligent, moral et rationnel;

En autorité législative, remplacer la volonté d'un seul par la

délibération publique des supériorités élues, représentant les

lumières et les intérêts généraux du peuple tout entier;

Enfin, en pouvoir exécutif, respecter la monarchie, exception unique à

la loi de capacité, pour représenter la durée éternelle d'une autorité

sans rivale, sans éclipse, sans interrègne; honorer cette majesté à

perpétuité de la nation, mais la désarmer de tout arbitraire, et n'en

faire que la majestueuse personnification de la perpétuité du peuple:

voilà la véritable Révolution française, voilà le plan des architectes

sages et éloquents des deux siècles.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 170 / 208 题