J'avoue qu'un sentiment plus vain, un mobile profane de gloire
personnelle, se mêlait dans ma pensée à ce sentiment tout moral de
préparer les masses à répudier les immoralités, les iniquités, les
crimes, la guerre même, qui avaient souillé le nom du peuple dans la
première république. Ce sentiment était purement littéraire.
Je voulais essayer mon talent, encore douteux pour moi-même, dans une
grande oeuvre en prose; l'histoire me paraissait et me paraît encore
la première des tragédies, le plus difficile des drames, le
chef-d'oeuvre de l'intelligence humaine, la poésie du vrai. Je voulais
être, si cela m'était possible, le dramaturge du plus vaste événement
des temps modernes, le Thucydide d'une autre Athènes, le Tacite d'une
autre Rome, le Machiavel d'une autre Italie: je m'en sentais
imaginairement la force en moi; le lyrisme pieux et élégiaque de ma
première jeunesse s'était promptement transformé en moi, comme
autrefois dans Solon, en une vigueur de réflexion politique qui me
passionnait pour les sujets historiques plus que pour les poëmes du
coeur et de la pensée. Mes fleurs tombaient et je croyais les sentir
remplacées par des fruits d'intelligence. Je me trompais; mais
l'orgueil n'excuse-t-il pas un peu en nous ces flatteries
involontaires de l'imagination? On se croit capable de ce qu'on rêve,
et ce que je rêvais n'était-il pas en effet le plus beau drame
historique des temps connus? La France elle-même, actrice et théâtre
de ce grand drame, n'avait-elle pas rêvé plus beau qu'elle?
Une grande pensée, un code de la raison, saisit un peuple intelligent,
enthousiaste, aventureux, la France.
Il s'agit de la rénovation presque complète du monde religieux, moral
et politique.
Balayer de la scène le moyen âge et installer à sa place un âge de
justice, de logique, de vérité, de liberté, de fraternité, conçu d'une
seule pièce et jeté d'un seul jet;
En religion, conserver la belle morale et la sainte piété chrétienne,
en détrônant les intolérances;
En politique, supprimer les féodalités oppressives des peuples, pour
les admettre aux droits de famille nationale, et leur laisser la
faculté de grandir au niveau de leur droit, de leur travail, de leur
activité libre;
En législation, supprimer les priviléges iniques pour inaugurer les
lois communes à tous et à tous utiles;
En magistrature, remplacer l'hérédité, principe accidentel et brutal
d'autorité, par la capacité, principe intelligent, moral et rationnel;
En autorité législative, remplacer la volonté d'un seul par la
délibération publique des supériorités élues, représentant les
lumières et les intérêts généraux du peuple tout entier;
Enfin, en pouvoir exécutif, respecter la monarchie, exception unique à
la loi de capacité, pour représenter la durée éternelle d'une autorité
sans rivale, sans éclipse, sans interrègne; honorer cette majesté à
perpétuité de la nation, mais la désarmer de tout arbitraire, et n'en
faire que la majestueuse personnification de la perpétuité du peuple:
voilà la véritable Révolution française, voilà le plan des architectes
sages et éloquents des deux siècles.