II

Mais les scandales de ce gouvernement inexpérimenté, qu'on appelait le

gouvernement parlementaire, me convainquirent que le pouvoir vraiment

national et populaire n'était plus là; qu'aucune des dynasties rivales

tombées, retombées, retombant encore, ne pouvait le reconstituer

solidement en elle; que l'aristocratie y avait renoncé implicitement

en donnant un mandat d'éloquence, une procuration d'opinion, au lieu

de combattre de sa personne dans ces compétitions d'influence, de

popularité et de trône; que cette classe moyenne exclusive,

intéressée, adulée, à qui ses exploitateurs recommandaient de

s'adjuger à elle-même le nom et les prétentions d'une aristocratie de

second étage, n'était ni assez antique, ni assez enracinée, ni assez

large, ni assez populaire, pour affecter le privilége d'un

gouvernement national; qu'elle n'avait rien de permanent, de

chevaleresque, de prestigieux, excepté ses industries et ses

commerces, aussi mobiles que ses convoitises de monopoles financiers:

jalouse en haut, jalousée en bas, menaçante et menacée de toutes

parts; que le dernier mot de la Révolution française ne pouvait être

cette petite oligarchie groupée par la peur et par l'orgueil autour

d'un roi d'expédient; que cela allait crouler aux premières lueurs de

l'incendie parlementaire allumé par ceux-là même qui l'avaient si mal

éteint en 1830; qu'il fallait pourvoir d'avance aux catastrophes

inévitables de ce gouvernement déjà démoli dans l'opinion des masses,

en donnant à ces masses envahissantes une histoire vraie de la

Révolution qu'elles auraient bientôt à reprendre en sous-oeuvre, afin

qu'elles ne s'égarassent pas de nouveau sans plan et sans sagesse dans

les démences et dans les crimes qui avaient perdu jusqu'au nom de

cette Révolution.

«Il faut, dis-je à mes amis, confidents de ma pensée, il faut écrire

pour ce peuple, dans une histoire impartiale, morale et pathétique à

la fois, le commentaire vivant de sa première révolution, un Machiavel

français, non dans l'esprit du Machiavel italien, mais dans l'esprit

d'un Tacite moderne; il faut prouver, par tous les faits de cette

révolution, qu'en histoire, comme en morale, chaque crime, même

heureux un jour, est suivi le lendemain d'une véritable expiation; que

les peuples, comme les individus, sont tenus de faire honnêtement les

choses honnêtes; que le but ne justifie pas les moyens, comme le

prétendent les scélérats de théorie ou les fanatiques de liberté

illimitée et de démagogie populacière; que les plus justes principes

périssent par l'iniquité des actes; que la conscience ne subit pas

d'interrègnes; que la Providence est toujours là pour la venger, et

que, si la Révolution de 1793 a noyé les plus belles pensées

philosophiques dans le sang, c'est qu'elle est tombée des lèvres des

philosophes dans les mains des tribuns, et des mains des tribuns dans

les mains des Sylla et des César, lavant le sang dans le sang, et

restaurant facilement la tyrannie, que les sociétés préfèrent

justement aux crimes. Une histoire écrite dans cet esprit sera pour

le peuple une haute leçon de moralité révolutionnaire, utile à

l'instruire et à le contenir la veille d'une prochaine révolution.»

Voilà le but moral que je me proposais en pensant d'avance à ce

commentaire en action du crime et de la vertu dans la politique

populaire. Je voulais faire un code en action de la république future,

si, comme je n'en doutais déjà plus guère, une république, au moins

temporaire, devait recevoir prochainement de la nation et de la

société françaises le mandat de la nécessité, le devoir de sauver la

patrie après l'écroulement de sa monarchie d'expédient sur la tête de

ses auteurs; que la prochaine république fût au moins _girondine_ au

lieu d'être _jacobine_.

Voilà toute la pensée de mon livre!

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 169 / 208 题