Mais les scandales de ce gouvernement inexpérimenté, qu'on appelait le
gouvernement parlementaire, me convainquirent que le pouvoir vraiment
national et populaire n'était plus là; qu'aucune des dynasties rivales
tombées, retombées, retombant encore, ne pouvait le reconstituer
solidement en elle; que l'aristocratie y avait renoncé implicitement
en donnant un mandat d'éloquence, une procuration d'opinion, au lieu
de combattre de sa personne dans ces compétitions d'influence, de
popularité et de trône; que cette classe moyenne exclusive,
intéressée, adulée, à qui ses exploitateurs recommandaient de
s'adjuger à elle-même le nom et les prétentions d'une aristocratie de
second étage, n'était ni assez antique, ni assez enracinée, ni assez
large, ni assez populaire, pour affecter le privilége d'un
gouvernement national; qu'elle n'avait rien de permanent, de
chevaleresque, de prestigieux, excepté ses industries et ses
commerces, aussi mobiles que ses convoitises de monopoles financiers:
jalouse en haut, jalousée en bas, menaçante et menacée de toutes
parts; que le dernier mot de la Révolution française ne pouvait être
cette petite oligarchie groupée par la peur et par l'orgueil autour
d'un roi d'expédient; que cela allait crouler aux premières lueurs de
l'incendie parlementaire allumé par ceux-là même qui l'avaient si mal
éteint en 1830; qu'il fallait pourvoir d'avance aux catastrophes
inévitables de ce gouvernement déjà démoli dans l'opinion des masses,
en donnant à ces masses envahissantes une histoire vraie de la
Révolution qu'elles auraient bientôt à reprendre en sous-oeuvre, afin
qu'elles ne s'égarassent pas de nouveau sans plan et sans sagesse dans
les démences et dans les crimes qui avaient perdu jusqu'au nom de
cette Révolution.
«Il faut, dis-je à mes amis, confidents de ma pensée, il faut écrire
pour ce peuple, dans une histoire impartiale, morale et pathétique à
la fois, le commentaire vivant de sa première révolution, un Machiavel
français, non dans l'esprit du Machiavel italien, mais dans l'esprit
d'un Tacite moderne; il faut prouver, par tous les faits de cette
révolution, qu'en histoire, comme en morale, chaque crime, même
heureux un jour, est suivi le lendemain d'une véritable expiation; que
les peuples, comme les individus, sont tenus de faire honnêtement les
choses honnêtes; que le but ne justifie pas les moyens, comme le
prétendent les scélérats de théorie ou les fanatiques de liberté
illimitée et de démagogie populacière; que les plus justes principes
périssent par l'iniquité des actes; que la conscience ne subit pas
d'interrègnes; que la Providence est toujours là pour la venger, et
que, si la Révolution de 1793 a noyé les plus belles pensées
philosophiques dans le sang, c'est qu'elle est tombée des lèvres des
philosophes dans les mains des tribuns, et des mains des tribuns dans
les mains des Sylla et des César, lavant le sang dans le sang, et
restaurant facilement la tyrannie, que les sociétés préfèrent
justement aux crimes. Une histoire écrite dans cet esprit sera pour
le peuple une haute leçon de moralité révolutionnaire, utile à
l'instruire et à le contenir la veille d'une prochaine révolution.»
Voilà le but moral que je me proposais en pensant d'avance à ce
commentaire en action du crime et de la vertu dans la politique
populaire. Je voulais faire un code en action de la république future,
si, comme je n'en doutais déjà plus guère, une république, au moins
temporaire, devait recevoir prochainement de la nation et de la
société françaises le mandat de la nécessité, le devoir de sauver la
patrie après l'écroulement de sa monarchie d'expédient sur la tête de
ses auteurs; que la prochaine république fût au moins _girondine_ au
lieu d'être _jacobine_.
Voilà toute la pensée de mon livre!