L'HISTOIRE DES GIRONDINS.

(DEUXIÈME PARTIE.)

I

Toutes ces alliances de partis antipathiques, toutes ces audaces de

défection dans les favoris de la couronne, toutes ces pressions

déloyales sur la royauté que chacun voulait dominer sous prétexte de

la servir, toutes ces trahisons après la victoire, toutes ces

faiblesses du parlement devant les passions des hommes qui

l'ameutaient pour le compromettre dans leurs brigues, toutes ces

simonies de l'intérêt public devant les cupidités individuelles du

pouvoir, toutes ces agitations sans but, qui faisaient bouillonner

sans cesse la France et qui la remplissaient de haines, de factions,

de passions, au lieu de la calmer et de l'occuper de ses intérêts

urgents et permanents, me dégoûtaient prodigieusement, je l'avoue, de

ce qu'on appelle le régime parlementaire.

Si c'était pour arriver à ce gouvernement de vaines paroles et

d'odieuses intrigues qu'on avait traversé la mer de sang de 1793, le

carnage militaire de quinze ans d'empire, la réaction armée de

l'Europe contre la France en 1814, le retour du despotisme soldatesque

de l'île d'Elbe en 1815, l'expulsion de trois dynasties en un jour de

1830 et les dix ans de dynastie agitatrice en 1840; en vérité, le

résultat de tant d'efforts pour arriver à diviser la France en deux

camps, comme les _verts_ et les _bleus_ du Bas-Empire à

Constantinople, entre des ministres, racoleurs de factions, coureurs

de majorité au but des portefeuilles dans le _stade_ de la rue de

Bourgogne à Paris, en vérité, me disais-je, ce résultat de tant

d'événements n'en vaut ni le temps perdu, ni le sang versé, ni la

grande émotion des esprits en 1789 par la pensée du dix-huitième

siècle, ni la grande convulsion de la Révolution française en 1791. Il

faut que le vrai sens de cette révolution ait été perdu en route et

dans son histoire. Ne serait-il pas possible de retrouver ce sens vrai

de la Révolution française en remontant à son origine et à ses

premiers organes, d'en dégager la juste signification des passions et

des crimes à travers lesquels elle a perdu son caractère et son but,

et de rappeler ainsi la France de 1840 à la philosophie sociale et

politique dont elle fut l'apôtre et la victime pour devenir, quoi?

l'enjeu de quelques rhéteurs au jeu stérile de la tribune et des

feuilles publiques jetées tous les matins au feu des animosités

civiles, pour alimenter les vaines factions de cour et de rue qui ne

produisent que fumée ou lueurs sinistres dans l'esprit des masses

découragées? Un siècle a-t-il été donné aux hommes si intelligents et

si énergiques de notre patrie pour en faire un si misérable usage? Je

touche à peine à ma pleine maturité; j'ai vu de mes yeux d'enfant la

première république sans la comprendre et sans me souvenir d'autre

chose que des sanglots qu'elle faisait retentir dans les familles

décimées par les prisons ou les échafauds; j'ai vu l'empire sans

entendre autre chose que les pas des armées allant se faire mitrailler

sur tous les champs de bataille de l'Europe, et les chants de victoire

mêlés au deuil de toutes ces familles du peuple qui payaient ces

victoires du sang prodigué de leurs enfants; j'ai vu l'Europe armée

venir deux fois, sur les traces de nos armées envahissantes, envahir à

son tour notre capitale; j'ai vu les Bourbons rentrer avec la paix

humiliante mais nécessaire à Paris et y retrouver la guerre des partis

contre eux au lieu de la guerre étrangère éteinte sous leurs pas; j'ai

vu Louis XVIII tenter la réconciliation générale, dans le contrat de

sa charte entre la monarchie et la liberté; je l'ai vu manoeuvrer avec

longanimité et sagesse au milieu de ces tempêtes de parlement et

d'élection qui ne lui pardonnaient qu'à la condition de mourir; j'ai

vu Charles X, pourchassé par la meute des partis parlementaires, ne

trouver de refuge que dans un coup d'État désespéré qui fut à la fois

sa faute et sa punition.

Je vois maintenant un prince révolutionnaire demander grâce tour à

tour aux royalistes d'être un fils de la Convention, aux républicains

d'être un roi sur un trône, aux étrangers d'être l'élu d'une

insurrection, aux bonapartistes d'être un Bourbon, à la démocratie

d'être un petit-neveu de Louis XIV, à l'aristocratie d'être l'élu

d'une démocratie; je le vois forcé de faire effacer ses armoiries sur

les portes de son palais, comme un crime de sa naissance envers un

peuple qui ne veut plus d'ancêtres; forcé de donner à sa nièce, dans

les cachots de Blaye, la question de la pudeur sacrée de la femme, de

constater le flagrant délit de son sexe pour déconsidérer, par-devant

témoins, ses partisans; supplice que l'antiquité n'avait pas inventé

et qu'un parti acharné contre la royauté exige d'elle comme une

concession à l'ignobilité de sa haine. Je le vois chercher à tâtons

ses ministres parmi les complices de son avénement en 1830, et ne

trouver en eux que des dévouements conditionnels, des intelligences

avec ses ennemis dans le parlement ou dans la presse. Et enfin je vois

des transfuges du pouvoir de 1830, à la tête de toutes les colonnes

d'opposition, fomenter dans toute la France une agitation fiévreuse

qui commence par des banquets et qui finira inévitablement par des

séditions. Est-ce là le gouvernement parlementaire? ou n'est-ce pas

plutôt une petite anarchie d'_Oeil-de-Boeuf_, qui joue aux révolutions

de salle à manger, les fenêtres ouvertes, et qui finira par appeler le

peuple à faire invasion dans les festins, à renverser les tables et à

remplacer les convives? Ces saturnales d'opposition coalisée à table

me répugnaient par leur mauvaise foi comme par leur danger, et je me

refusai énergiquement à y prendre part. Je dis hautement les motifs de

mon abstention dans une lettre aux journaux qui sera réimprimée dans

ce recueil. On verra que je ne m'enrôlai jamais alors, quoi qu'on en

ait dit depuis, dans les rangs de cette coalition malséante qui

voulait secouer tout sans rien remplacer.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 168 / 208 题