XLV

Tous les autres ministres présents, à l'exception toujours de M.

Molé, firent un signe d'assentiment aux paroles de M. de Montalivet et

parurent prêts à se ranger avec lui du côté de ma politique. On allait

recommencer l'épreuve et voter selon les conclusions de mon discours,

quand M. Molé, s'avançant au milieu de la chambre avec la figure

bouleversée par l'embarras de sa situation, étendit la main vers ses

collègues comme pour prévenir la reprise de la discussion, et s'écria:

«Arrêtez, messieurs. Toute discussion est désormais inutile. Il faut

que je vous avoue un parti pris, que j'aurais dû peut-être vous

déclarer avant de vous réunir. Le roi, sur mon avis, a signé cette

nuit la dissolution de la chambre!»

Un murmure d'étonnement et de douleur courut à cette nouvelle

inattendue sur toutes les lèvres.

«À quoi bon nous consulter, puisqu'il est trop tard pour modifier la

pensée du roi et du cabinet?» dirent d'un ton de reproche les

collègues un peu humiliés de M. Molé. Chacun se leva et se retira

plein de doutes. Je me retirai moi-même avec le pressentiment

tragique d'une révolution que je ne désirais nullement pour mon pays;

je préférais, en bon Français, un règne désagréable à une anarchie.

Je n'ai jamais vu sans effroi se briser gratuitement un gouvernement

dont les débris écrasent toujours quelque chose dans leur chute. Je

rentrai chez moi profondément attristé.

La dissolution fut connue dans la journée. Tout ce que j'avais

pressenti se réalisa littéralement en quelques semaines: la coalition,

renvoyée devant ses juges, les électeurs, triompha partout; elle

imposa au roi le ministère de M. Thiers, qui mena la France à deux

doigts d'une guerre universelle, à propos d'un pacha d'Égypte révolté

contre son maître, cause de guerre aussi absurde que celle qu'on a

inventée aujourd'hui pour satisfaire la fantaisie d'un roi des Alpes

qui veut régner à Florence, à Naples, à Palerme, à Venise, à Rome,

sans avoir ni droit ni force pour s'y maintenir sans la France. Tout

allait se bouleverser en Europe, quand j'attaquai seul, avec l'énergie

d'un désespoir patriotique, le ministère de M. Thiers, dans des

lettres politiques qui furent le tocsin de l'incendie européen dans le

journal _la Presse_.

Reproduites dans les trois cents journaux de Paris et des

départements, ces lettres rallièrent, la veille de la session, une

majorité égarée, muette, mais patriotique, qui renversa M. Thiers,

déjà embarrassé et repentant de sa témérité. Il s'arrêta. En

s'arrêtant, il préserva l'Europe d'une guerre insensée.

Le ministre, son rival, qui avait consenti à servir, à Londres, la

politique de guerre et qui n'avait servi qu'à se rendre acceptable au

roi pour remplacer M. Thiers, se hâta d'accourir pour se saisir de ce

gouvernement désorienté. On ne comprenait guère pourquoi l'un tombait,

pourquoi l'autre s'élevait. Ils avaient renversé ensemble; à quel

titre le démolisseur de la veille se présentait-il comme le

conservateur du lendemain? Mais à titre d'ambition et de talent. La

majorité se reconstitua sous la main de cet homme d'État et le suivit,

malheureusement pour la couronne, jusqu'à la catastrophe qu'il ne sut

ni prévoir, ni conjurer, ni dompter.

Sa ruine fut celle de la monarchie, double expiation de 1830 et de la

coalition. Ne sommes-nous pas tous les expiateurs de nos passions? Qui

de nous n'a pas une justice dans ses malheurs, et un repentir dans ses

jactances d'infaillibilité?

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 163 / 208 题