Tous les autres ministres présents, à l'exception toujours de M.
Molé, firent un signe d'assentiment aux paroles de M. de Montalivet et
parurent prêts à se ranger avec lui du côté de ma politique. On allait
recommencer l'épreuve et voter selon les conclusions de mon discours,
quand M. Molé, s'avançant au milieu de la chambre avec la figure
bouleversée par l'embarras de sa situation, étendit la main vers ses
collègues comme pour prévenir la reprise de la discussion, et s'écria:
«Arrêtez, messieurs. Toute discussion est désormais inutile. Il faut
que je vous avoue un parti pris, que j'aurais dû peut-être vous
déclarer avant de vous réunir. Le roi, sur mon avis, a signé cette
nuit la dissolution de la chambre!»
Un murmure d'étonnement et de douleur courut à cette nouvelle
inattendue sur toutes les lèvres.
«À quoi bon nous consulter, puisqu'il est trop tard pour modifier la
pensée du roi et du cabinet?» dirent d'un ton de reproche les
collègues un peu humiliés de M. Molé. Chacun se leva et se retira
plein de doutes. Je me retirai moi-même avec le pressentiment
tragique d'une révolution que je ne désirais nullement pour mon pays;
je préférais, en bon Français, un règne désagréable à une anarchie.
Je n'ai jamais vu sans effroi se briser gratuitement un gouvernement
dont les débris écrasent toujours quelque chose dans leur chute. Je
rentrai chez moi profondément attristé.
La dissolution fut connue dans la journée. Tout ce que j'avais
pressenti se réalisa littéralement en quelques semaines: la coalition,
renvoyée devant ses juges, les électeurs, triompha partout; elle
imposa au roi le ministère de M. Thiers, qui mena la France à deux
doigts d'une guerre universelle, à propos d'un pacha d'Égypte révolté
contre son maître, cause de guerre aussi absurde que celle qu'on a
inventée aujourd'hui pour satisfaire la fantaisie d'un roi des Alpes
qui veut régner à Florence, à Naples, à Palerme, à Venise, à Rome,
sans avoir ni droit ni force pour s'y maintenir sans la France. Tout
allait se bouleverser en Europe, quand j'attaquai seul, avec l'énergie
d'un désespoir patriotique, le ministère de M. Thiers, dans des
lettres politiques qui furent le tocsin de l'incendie européen dans le
journal _la Presse_.
Reproduites dans les trois cents journaux de Paris et des
départements, ces lettres rallièrent, la veille de la session, une
majorité égarée, muette, mais patriotique, qui renversa M. Thiers,
déjà embarrassé et repentant de sa témérité. Il s'arrêta. En
s'arrêtant, il préserva l'Europe d'une guerre insensée.
Le ministre, son rival, qui avait consenti à servir, à Londres, la
politique de guerre et qui n'avait servi qu'à se rendre acceptable au
roi pour remplacer M. Thiers, se hâta d'accourir pour se saisir de ce
gouvernement désorienté. On ne comprenait guère pourquoi l'un tombait,
pourquoi l'autre s'élevait. Ils avaient renversé ensemble; à quel
titre le démolisseur de la veille se présentait-il comme le
conservateur du lendemain? Mais à titre d'ambition et de talent. La
majorité se reconstitua sous la main de cet homme d'État et le suivit,
malheureusement pour la couronne, jusqu'à la catastrophe qu'il ne sut
ni prévoir, ni conjurer, ni dompter.
Sa ruine fut celle de la monarchie, double expiation de 1830 et de la
coalition. Ne sommes-nous pas tous les expiateurs de nos passions? Qui
de nous n'a pas une justice dans ses malheurs, et un repentir dans ses
jactances d'infaillibilité?