LAMARTINE.

(_La suite au mois de décembre et en janvier prochain._)

P. S. Une partie de la jeunesse française ayant rédigé et publié une

protestation contre une phrase d'une pièce où j'étais nommé, cette

protestation ayant été mentionnée dans le journal l'_Opinion

nationale_, et M. Gozlan ayant eu la délicatesse de venir désavouer

toute intention malveillante contre moi dans ce journal, voici la

lettre que j'ai cru devoir adresser aux représentants de cette noble

jeunesse.

«MONSIEUR,

L'_Opinion nationale_, que je remercie dans ses bonnes paroles, ainsi

que monsieur Gozlan, m'arrive seulement aujourd'hui; c'est ce qui a

retardé ma réponse.

«Je n'ai pas le droit d'être susceptible; je ne me suis pas senti

insulté cette fois, ni dans le mot, ni dans l'intention de l'auteur.

Il n'a certainement pas voulu, lui, homme de lettres, flétrir aucune

disgrâce, ni déshonorer la lutte du travail pour l'honneur.

D'ailleurs, nous ne sommes plus au temps où les _Nuées_ d'Aristophane

tuaient Socrate; il n'a pas plus songé à imiter Aristophane, que moi à

m'assimiler à Socrate. Le parterre de Paris vaut mieux aussi que le

parterre d'Athènes: vous en êtes la preuve, vous et vos jeunes amis,

puisque la fausse apparence seulement d'une raillerie mal comprise m'a

valu, de la part de cette jeunesse si délicate et si généreuse, une

protestation qui honore son coeur et relève le mien!

«Dites-lui, Monsieur, combien j'y suis sensible. Si jamais j'avais

besoin de chercher des vengeurs de ce _rire à contre sens_, qui se

trompe de but et qui s'attache au revers, je sais où je les

trouverais! La jeunesse a le sens du juste.

«Agréez, Monsieur, pour vous et pour elle, l'expression de ma

reconnaissance et celle de ma haute considération.

«LAMARTINE.

«3 novembre 1861.»

* * * * *

Les bruits _faux_ relatifs à ma santé et mon incapacité de continuer

l'édition de mes _Oeuvres_ et de mes _Entretiens_, s'étant prolongés

d'échos en échos dans toutes les provinces, me forcent à réclamer de

nouveau avec énergie et persistance. Aucune indisposition de moi n'a

donné même prétexte à ce bruit malfaisant ou perfide. Je me porte

bien, et, de plus, j'aurai terminé dans huit jours tous les travaux

nécessités pour tous les ouvrages que j'ai promis à mes souscripteurs,

et dont ma mort même n'interromprait pas les livraisons assurées.

LXXIe ENTRETIEN.

Un grand bruit, un grand étonnement, une grande impression dans le

public lisant, ont accueilli le 70e Entretien. On m'avait souvent

accusé d'avance d'une lâche palinodie historique. On aurait été

heureux de me la voir commettre: il est si doux de déshonorer un

ennemi! Combien n'est-il pas plus doux de le voir se déshonorer

lui-même? On a été trompé. Je n'ai répudié ni la saine révolution de

1789, ni la république nécessaire de 1848. J'ai dit et je redis: Si

nous étions dans les mêmes crises, entre un trône subitement écroulé,

et un peuple prêt à tomber ou en anarchie ou en fureur, je la referais

encore! Je ne m'en accuse pas, je m'en glorifie; il y a de ces

inspirations qui jaillissent d'une seule voix, mais qui sont le cri du

peuple et le salut du moment. Tout le monde répéta ce cri de bonne

foi, parce que la réflexion ratifia ce que l'audace inspirée avait osé

proposer à la nation chancelant sur le vide et prête à y tomber.

Quant aux vrais principes d'une république unanime appelant toutes les

classes et tous les citoyens sans exception à apporter, par le suffrage

universel, leur part juste de souveraineté naturelle dans une première

assemblée, pour que cette première assemblée dictatoriale régularisât

à loisir les degrés divers de ce suffrage universel, pour que la

souveraineté brutale du nombre, équilibrée par la souveraineté morale

de la lumière et de la raison, donnât la majorité au droit général qui

fait de l'intelligence une condition de tout droit humain; je ne les

répudie pas davantage. Si la seconde assemblée eût été aussi sensée,

aussi patriotique, aussi bien inspirée que la première, ce noble

gouvernement de soi-même par soi-même pouvait durer.

Les coups d'État ont besoin de prétexte, la ridicule Montagne de 1849

le fournit au pouvoir exécutif; elle fit peur à la France d'elle-même,

la France s'enfuit dans une dictature: que la responsabilité de

l'occasion perdue retombe à jamais sur ceux qui donnent ces paniques

aux peuples, et qui montrent les spoliations et les terreurs comme

perspective de la liberté!--_La peur inventa les dieux_, a dit le

poëte: la peur inventa les maîtres des peuples, dit avec plus de

raison l'homme d'État. Qu'on daigne relire dans mes _Oeuvres

complètes_ le dernier avis du _Conseiller du peuple_, que je me

permettais de donner aux républicains provocateurs de l'assemblée,

huit jours avant le coup d'État qui releva un trône, on verra que j'en

avais le pressentiment et la tristesse anticipés. Les vrais auteurs

de ces coups d'État sont ceux qui les rendent possibles et quelquefois

inévitables.

Puisque ce premier chapitre sur la critique littéraire des _Girondins_

par l'auteur des _Girondins_ lui-même, à vingt ans de distance, a eu

pour mes lecteurs un intérêt littéraire et politique que je ne

prévoyais pas, continuons, et donnons-leur, pendant ces deux

Entretiens encore, la suite de ces explications. Ils y verront par

quelles séries d'événements et de dégoût de la monarchie d'Orléans et

du gouvernement à suffrage restreint dit parlementaire, je fus induit

à composer cette _Histoire des Girondins_ si violemment et souvent si

injustement accusée, et dans quel esprit je la juge, je la justifie ou

je la condamne aujourd'hui où l'âge qui apaise tout et où la mort qui

n'a plus d'ambition sur la terre laissent parler la conscience de

l'écrivain et de l'homme politique, comme la postérité parlera de lui

si elle daigne en parler, car nos oeuvres et nos livres meurent

souvent avant nous.

Voici où j'en étais resté de cette _Critique_ dans le 70e Entretien:

reprenons ce que je disais des partis parlementaires que l'on semble

tant regretter.

Mais quel est donc votre gouvernement? me dira-t-on.

Le gouvernement alternatif, répondrai-je; le gouvernement

parlementaire quand on veut penser, le gouvernement dictatorial quand

on veut agir, le gouvernement mixte quand on veut à la fois agir et

délibérer.

Pourvu que ce gouvernement du suffrage universel émane de tous les

citoyens capables, et ne laisse à aucune classe l'oppression des

castes sur les âmes, pourvu que ce gouvernement soit l'expression de

la justice, qu'importe sa forme, si cette forme est opportune et si

elle répond aux besoins de conservation ou de progrès dans la nation?

Les événements le disent assez, la perfection idéale d'un gouvernement

est le rêve qui les fait tous tomber, sans parvenir à rien de

meilleur. Le vrai cri du temps c'est un _gouvernement tel quel_; le

temps le changera quand il changera lui-même de nécessité et de

mission. Le temps n'est-il pas la logique de Dieu?

Espérons donc, sans trop croire à nos espérances, et voyons comment le

dégoût du gouvernement parlementaire, quand il régnait sur nous, me

conduisait à désirer le gouvernement de tous, au lieu du gouvernement

des aristocrates de tribune.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 164 / 208 题