XLIV

Mon discours, véritablement et à mon insu prophétique, et dont je ne

donne ici que la substance, avait produit sur tous les ministres, à

l'exception de M. Molé, président du conseil, un effet infiniment plus

pathétique que je ne m'y attendais. Je voyais les fronts se plisser,

les physionomies se tendre, les yeux s'assombrir, les visages pâlir,

le doute et la consternation se succéder sur les traits. M. Molé seul

se promenait d'un pas saccadé dans son cabinet et allait frapper du

doigt la vitre de ses fenêtres, comme un homme qui s'impatiente et qui

cherche à se distraire de l'obsession de ses pensées, témoignant un

mécontentement très-mal contenu de mes arguments. Les autres

semblaient, au contraire, convaincus; nul ne faisait un geste pour me

répliquer.

Enfin le ministre favori, mais honnête homme, qui passait pour avoir

l'influence d'un dévouement éprouvé sur le roi, M. de Montalivet, prit

la parole, avec le geste et le ton d'un homme sincère qui revient sans

fausse pudeur sur l'avis qu'il a imprudemment adopté, et qui ne rougit

pas de se démentir, pour sauver sa cause aux dépens de son

amour-propre.

«Messieurs, dit-il, j'avoue que j'ai été ému jusqu'au renversement de

mes propres pensées par les raisons toutes neuves et, selon moi,

toutes-puissantes, que M. de Lamartine vient de nous faire apparaître.

Je passe à son opinion, et, quoique le parti de la dissolution ait

paru jusqu'ici avoir l'unanimité de nos esprits, je demande qu'on

revienne sur la résolution prise, et que nous discutions de nouveau

une résolution si grave avant de la présenter au roi.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 162 / 208 题