Mon discours, véritablement et à mon insu prophétique, et dont je ne
donne ici que la substance, avait produit sur tous les ministres, à
l'exception de M. Molé, président du conseil, un effet infiniment plus
pathétique que je ne m'y attendais. Je voyais les fronts se plisser,
les physionomies se tendre, les yeux s'assombrir, les visages pâlir,
le doute et la consternation se succéder sur les traits. M. Molé seul
se promenait d'un pas saccadé dans son cabinet et allait frapper du
doigt la vitre de ses fenêtres, comme un homme qui s'impatiente et qui
cherche à se distraire de l'obsession de ses pensées, témoignant un
mécontentement très-mal contenu de mes arguments. Les autres
semblaient, au contraire, convaincus; nul ne faisait un geste pour me
répliquer.
Enfin le ministre favori, mais honnête homme, qui passait pour avoir
l'influence d'un dévouement éprouvé sur le roi, M. de Montalivet, prit
la parole, avec le geste et le ton d'un homme sincère qui revient sans
fausse pudeur sur l'avis qu'il a imprudemment adopté, et qui ne rougit
pas de se démentir, pour sauver sa cause aux dépens de son
amour-propre.
«Messieurs, dit-il, j'avoue que j'ai été ému jusqu'au renversement de
mes propres pensées par les raisons toutes neuves et, selon moi,
toutes-puissantes, que M. de Lamartine vient de nous faire apparaître.
Je passe à son opinion, et, quoique le parti de la dissolution ait
paru jusqu'ici avoir l'unanimité de nos esprits, je demande qu'on
revienne sur la résolution prise, et que nous discutions de nouveau
une résolution si grave avant de la présenter au roi.»