La France est un pays susceptible et passionné d'opposition, qu'il ne
faut jamais défier de rien, même du suicide. Elle est capable de se
précipiter elle-même de la _roche Tarpéienne_, pour prouver à un
gouvernement qui la défie qu'elle est indomptable et libre. Voilà son
caractère, prouvé par vingt actes de fierté plus semblables à la folie
qu'au civisme.
Ce caractère bien connu de l'opinion publique en France, qu'allez-vous
faire en lui renvoyant ses représentants de la coalition, hommes sans
doute très-égarés et très-coupables en ce moment, mais que vous allez
mettre sous la sauvegarde de ceux qui les ont envoyés comme des
victimes de leur dévouement au peuple et de leur résistance au
despotisme de la couronne et de votre ressentiment à vous? Vous allez
décupler leur popularité de mauvais aloi et en faire une popularité
civique, popularité de vengeance contre la couronne et de ressentiment
irréfléchi contre vous-mêmes. Vous les renvoyez très-embarrassés de
leur victoire d'hier; on vous les renverra triomphants d'un second
mandat; ce mandat sera presque une révolution. La question qui n'est
aujourd'hui que ministérielle sera monarchique à leur retour dans la
chambre; elle n'est posée aujourd'hui qu'entre vous et deux ministres,
elle sera posée bientôt entre le roi et le peuple; c'est une lutte
corps à corps où le roi et le peuple seront vaincus tout à la fois.
Votre loyauté vous commande de vous sacrifier pour sauver au roi et au
peuple une pareille épreuve. Sacrifiez-vous à l'instant.
Et ce sacrifice du pouvoir que vous représentez sera-t-il long?
Sera-t-il définitif? Aura-t-il pour la monarchie le danger que vous
lui supposez? Nullement. À peine aurez-vous porté tout à l'heure votre
démission au roi pour obéir respectueusement à la lettre de la
constitution qui commande au ministère de se retirer au premier signal
de la volonté des chambres, que le pays, indigné de la déloyauté de
vos adversaires et effrayé du vide que votre retraite va faire dans le
gouvernement, se retournera tout entier contre la coalition
victorieuse et lui demandera compte de sa victoire.
Or, quel compte la coalition peut-elle lui rendre de ses motifs en
vous renversant? Quel ministère homogène ou seulement possible
présentera-t-elle à la nation et au roi? Quel concert de vues et
d'hommes peut-on établir entre les chefs, tous antipathiques les uns
aux autres, de cette incroyable agglomération d'assaillants qui, en
vous donnant l'assaut, ont tous un but et un drapeau différents?
Comment les républicains donneront-ils la main aux légitimistes?
Comment les légitimistes prêteront-ils leurs votes implacables aux
doctrinaires, conduits par un ministre de 1830, auteur de leur ruine
et proscripteur de leur dynastie? Comment ce ministre lui-même,
remonté au gouvernement par la brèche qu'il a ouverte, se
réconciliera-t-il avec ces autres ministres du centre gauche, dont la
popularité ne repose que sur son antipathie contre les doctrinaires
et sur les haines contre les Bourbons de 1815? Comment les radicaux de
l'extrême gauche se feront-ils royalistes par complaisance pour ce
jeune Gracque qui a pris les marches d'un trône pour tribune de ses
épigrammes contre son roi? Quel lien ralliera ces hommes et ces
groupes entre eux le jour où, leur hostilité satisfaite, le pays et le
roi leur demanderont de leur présenter un ministère et une majorité?
C'est là l'épreuve de l'immoralité et de la perversité des coalitions,
c'est que leur seule oeuvre est de saper et de ruiner un gouvernement,
sans pouvoir en édifier même l'ombre avec les débris de ce qu'elles
renversent. Ennemis entre eux, vainqueurs par une haine aveugle, ils
ne peuvent le lendemain que s'entre-déchirer, déclarer leur
impuissance de rien reconstruire, et menacer par cette impuissance le
pays d'un long interrègne ou d'une éternelle anarchie.
C'est là la situation de ces cinq ou six chefs de parti qui viennent,
malheureusement pour eux, de triompher de vous, sans pouvoir vous
remplacer. Il ne leur manquait que cette victoire pour les convaincre
aux yeux du pays d'immoralité et de néant dans leur ligue. Hâtez-vous
de leur remettre la place vide, de les défier de former un ministère
et de construire, soit séparés, soit réunis, une majorité qui les
supporte seulement un jour. Ils essayeront vingt combinaisons sans en
trouver une.
Une collection de minorités n'est pas une majorité. Cette vérité, sur
laquelle le pays a pu se faire illusion pendant la bataille, éclatera
à ses yeux dès demain.
L'interrègne de tout ministère durera, au grand dommage de la France,
au grand effroi des bons citoyens, jusqu'à ce que les factions de la
rue prennent la place des partis parlementaires et que les émeutes
proclament à coups de canon la nécessité de reconstituer un pouvoir.
Ce pouvoir démontré introuvable dans la chambre parmi les ligueurs qui
vous ont renversés, le pays demandera lui-même à grands cris au roi de
dissoudre cette assemblée, cause de son anarchie. Le roi dissoudra
alors, par la main de quelques ministres transitoires. Les électeurs
indignés laisseront sur le carreau un grand nombre de ces ligueurs
convaincus de _nuisance_, et renverront en masse des hommes de bien,
décidés à vous soutenir. Vous remonterez par la main de la nation
elle-même au pouvoir dont les factions vous ont précipités, les
majorités loyales et patriotiques se disputeront l'honneur de vous
soutenir; la monarchie sera sauvée par les manoeuvres mêmes de la
coalition qui la menaçait, et tout sera fait constitutionnellement par
l'opinion elle-même, sans qu'on puisse accuser ni vous, ni la royauté,
d'avoir résisté une heure à l'esprit ou à la lettre de la
constitution.
Que si, au contraire, vous conseillez au roi de dissoudre aujourd'hui
la chambre, le pays, défié, ou croyant l'être, par la couronne,
formera dans les élections la même majorité future que les ambitions
ou les factions viennent de former dans la chambre; il renverra au roi
tout ce qu'il trouvera sous sa main de plus hostile à la couronne et à
vous. La royauté, défiée à son tour par cette chambre envenimée contre
elle, voudra céder ou voudra lutter pour la liberté du choix de ses
ministres. Si elle cède, elle passera sous le joug des ministres
ligueurs qui lui seront imposés par la nouvelle chambre, et alors ces
maires du palais lui imposeront leur politique de guerre à l'étranger
et d'agitation au dedans; la royauté restera humiliée et responsable
par son trône des actes de son ministère. Si elle résiste, elle sera
conduite à des dissolutions incessantes ou à des coups d'État
nécessaires; les dissolutions l'useront, les coups d'État
l'engloutiront, la lutte entre la nation et la couronne commencera;
vous en savez les suites. Je n'achève pas, mais je vous déclare en
conscience que, bien qu'étranger et voulant rester étranger
personnellement à la cause de la dynastie qui représente en ce moment
la royauté, je sors d'ici l'esprit épouvanté pour mon pays des
conséquences de la résolution que vous venez de prendre. Une
révolution à courte échéance m'apparaît à travers ces actes de défi à
la France. Si vous portez ce conseil au roi et si le roi signe, la
dynastie d'Orléans a régné en France!