Je me rendis au rendez-vous chez M. Molé. J'y trouvai les ministres
réunis.
«Nous vous avons convoqué, me dit M. Molé, comme un des défenseurs les
plus signalés des droits de la couronne et du gouvernement, pour
assister aux débats intimes sur la résolution qu'il s'agit de prendre
et pour nous éclairer de votre opinion sur les graves circonstances où
nous nous trouvons.»
La discussion s'ouvrit. Elle fut solennelle, profonde, pathétique. Il
s'agissait du sort de la monarchie, il ne fallait pas se tromper. Une
erreur de jugement était la ruine d'un gouvernement et peut-être une
anarchie de la France et une combustion de l'Europe.
Le premier ministre posa la question; il prit la bravade pour le
courage, il se posa en homme ferme qui accepte le combat avec
l'opinion, qui ne cède rien au temps et aux circonstances, et qui ne
veut tomber qu'avec la monarchie.
Cette harangue du premier ministre avait un côté si spécieux, si fier
et si chevaleresque, qu'elle subjugua tous les autres ministres, et
que les uns, par des discours aussi résolus, les autres, par un
silence approbateur, applaudirent à cette énergie et votèrent
unanimement pour la dissolution immédiate de la chambre et pour un
appel au pays contre les odieuses manoeuvres de la coalition,
manoeuvres qui révoltaient les honnêtes gens et qui révolteraient, on
n'en doutait pas, les électeurs, qui ne pouvaient pas manquer de
donner raison à la couronne indignement attaquée dans ses prérogatives
constitutionnelles, de destituer de leur mandat les députés complices
de l'ambition tribunitienne des deux ministres qui avaient groupé
autour d'eux tous les ennemis de leur propre royauté, et de renvoyer à
leur place des hommes d'ordre et de consolidation.