Après cette longue lutte de M. Molé et du parti conservateur contre
les deux ministres devenus chefs de faction, et contre les passions
ameutées que ces deux _assembleurs de nuages_ groupèrent dans la
chambre et dans la presse contre la couronne qu'ils avaient eux-mêmes
forgée en 1830, M. Molé succomba à une ou deux voix de minorité.
C'est là que je vis pour la première fois combien les véritables
hommes d'État étaient rares. Certes, le roi était un habile noueur
d'intrigues, un manoeuvrier consommé des partis dans l'opposition et
sur le trône; certes M. Molé était un homme d'esprit, rompu par l'âge
et par l'expérience aux résolutions de gouvernement, aux statistiques
de chambres, aux tactiques d'élections, aux bascules d'opinion dans un
pays aussi mobile et aussi inattendu que la France. Eh bien! ces deux
hommes consommés creusèrent en une nuit, tête à tête, de leurs propres
mains, l'abîme qui allait les engloutir inévitablement tous les deux;
et sept ou huit ministres, capables chacun de bonne administration et
de bon conseil, ne trouvèrent ni une parole ni un geste pour se jeter
résolument entre le roi et le précipice ouvert devant lui.
Voici une anecdote qui n'a pas été encore connue de l'histoire, et qui
éclaire d'un jour sinistre le précipice où la monarchie de Juillet
allait se jeter, elle et son trône. J'y fus le principal témoin et le
principal acteur. Personne, excepté M. de Montalivet, n'en peut parler
plus véridiquement. Voici le fait:
Le lendemain, de très-grand matin, du jour où le ministère
conservateur tomba en presque minorité dans la chambre, je reçus un
mot de M. Molé. Le premier ministre me priait confidentiellement de me
rendre chez lui, à huit heures, non au ministère, mais dans son hôtel
de famille de la rue de la Ville-l'Évêque, pour assister
officieusement à une conférence secrète des ministres sur le parti à
conseiller à la couronne dans la décision urgente que le vote de la
veille imposait au roi et à ses conseillers responsables.
Faut-il se retirer devant le vote de l'Assemblée? Faut-il la braver,
la dissoudre, et en appeler au pays dans une élection générale?