C'est alors que le roi appela M. Molé pour rallier les centres et
livrer le dernier combat contre la coalition. M. Molé, homme rompu aux
crises de gouvernement, avait par son nom, par sa fortune, par sa
haute élégance personnelle, plus de _décorum_ monarchique que de
dévouement aux trois monarchies qu'il avait servies dans sa jeunesse.
Il décorait une monarchie, plus qu'il n'était capable de la soutenir
ou de la relever. Il n'avait ni l'éloquence ni la passion des deux
ministres défectionnaires de la couronne, qu'il avait à combattre à la
tribune et dans la presse. Mais, comme il n'avait trahi personne, il
les dominait du front par l'estime qu'on lui portait même dans les
rangs de l'opposition coalisée.
Je le connaissais de longue date, pour l'avoir rencontré dans la
société politique de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu. Je
n'avais ni communauté d'opinions, ni aucun lien d'idées avec lui;
j'avais simplement du goût pour sa personne. La dignité et la grâce se
confondaient sur son beau visage; c'était la séduction de
l'aristocratie compatible avec la liberté moderne. Sa situation si
difficile au ministère devant le parti radical, devant le parti
légitimiste et devant le parti des deux ministres défectionnaires et
acharnés, m'intéressait. Seul contre tous, c'est un beau rôle quand on
a la raison avec soi. J'étais si chevaleresquement indigné de la
déloyauté de la coalition, que je résolus de la combattre par probité
politique seule, et de défendre le ministère et la couronne en
volontaire, comme on défend sur un grand chemin, sans le connaître, un
homme attaqué par devant et par derrière par des agresseurs conjurés,
ou comme on court à un incendie pour porter de l'eau, sans avoir aucun
intérêt dans l'édifice qui brûle.
Je le fis avec vigueur et avec succès, ne voulant aucun prix de mes
secours que la gloire et le patriotisme satisfaits. J'entrai
résolûment dans la lice, j'y combattis corps à corps les deux habiles
et éloquents ministres défectionnaires de la couronne; la victoire me
resta toujours, sinon dans le scrutin, du moins dans l'opinion. Le
public apprit à connaître mon nom. Le parti conservateur s'attacha à
moi comme à une espérance.
Le roi, étonné de se voir secouru par un orateur indépendant de qui il
n'avait rien à attendre et qui ne voulait rien de la cour, fut
profondément touché de cette intervention volontaire, qu'il prit sans
doute pour du dévouement. M. Molé et ses collègues cherchèrent
comment ils pouvaient me récompenser de tant de services. Le public,
inintelligent de mes vrais mobiles, crut bêtement que j'étais passé de
mon isolement dans les rangs du parti conservateur orléaniste. Je ne
laissai pas longtemps planer sur moi cette fausse interprétation de ma
conduite. Dans des réunions des centres, chez M. Delessert, on se
demanda devant moi comment on pouvait me payer mon dévouement en
honneurs ou en pouvoirs. Je me levai, et, dans un discours
sténographié le soir et imprimé le lendemain, je dis catégoriquement
aux deux cent vingt députés qui m'ouvraient leurs rangs et leurs
coeurs: «Ne me comptez pas avec vous, je n'y suis que par occasion, et
comme auxiliaire libre qui vous défend contre une coalition perverse
et anarchique; le jour où cette coalition sera vaincue, je me
retirerai de vos rangs pour rentrer dans mon indépendance et peut-être
dans une opposition loyale contre vous-mêmes. Votre estime est tout ce
que je voulais mériter. Je la perdrais justement si je vous laissais
croire que je partage vos principes et votre attachement à la dynastie
de 1830. Ce n'est pas le roi de 1830 que je défends, c'est la royauté
constitutionnelle indignement attaquée dans les conditions de son
indépendance. Je ne dois pas m'engager avec cette royauté et avec vous
par une reconnaissance quelconque des honneurs et des pouvoirs que
vous voulez bien m'offrir. Sauvons ensemble la constitution
parlementaire, et restons ensuite, vous ce que vous êtes, et moi ce
que je suis.» Ce discours existe; on peut le relire à sa date. On
pensait alors à m'offrir la présidence de la chambre; je n'en voulais
pas.