XXXVII

La coalition parlementaire, manoeuvre déloyale qui ne pouvait aboutir

qu'à la chute du trône d'Orléans, sapé maintenant par les chefs

orléanistes, à la déception des légitimistes et des libéraux coalisés,

avec des vues contraires, dans un acharnement commun contre la royauté

de 1830, forma alors autour du trône une circonvallation de plus en

plus resserrée, où le roi, menacé à la fois par ses complices de

juillet et par ses ennemis avoués, allait être étouffé entre cinq ou

six intrigues de parlement, de presse et de trahisons presque

domestiques, qui présageaient à tout oeil clairvoyant une chute sinon

prochaine, du moins inévitable.

Ce prince en ce moment faisait pitié même à ses ennemis. Un parlement

séditieux, ameuté contre lui par ses propres ministres, lui portait

les défis les plus insolents et les coups les plus mortels. Quelque

parti qu'il essayât de prendre, il était perdu. S'adressait-il à l'un

de ses anciens ministres pour lui remettre le gouvernement, il

trouvait devant lui un autre ministre, rival du premier, qui devenait

plus acharné à la curée d'un pouvoir dont il était exclu. Lui

proposait-on de se partager ce pouvoir, chacun d'eux le voulait seul

et le voulait tout entier. Le roi allait-il vers les légitimistes, il

les trouvait inexorables. Allait-il aux républicains, il les trouvait

incompatibles avec une royauté, même d'expédient, qu'ils n'avaient

adoptée en 1830 qu'à la condition de la honnir et de la désarmer.

Allait-il au centre, il n'y trouvait plus qu'un troupeau sans chef,

dépourvu de ces supériorités oratoires qui groupent les partis à leur

voix, centre prompt à voter, incapable de gouverner, vide d'hommes

politiques, foule qui soutient tout par discipline et qui laisse tout

crouler par incapacité de génie et de volonté. Enfin le roi

cherchait-il un tiers parti dans les chambres, il ne rencontrait que

quelques hommes honnêtes et diserts de second ordre, appoint

inconsistant de grands partis, convoitant le pouvoir sans avoir

l'audace d'y prétendre ni l'énergie de le saisir dans la tempête.

Cette période de gouvernement parlementaire était de nature à dégoûter

des régimes mixtes de gouvernement; ce n'était qu'une oscillation sur

l'abîme avant d'y tomber. Jamais scandale aussi humiliant pour le

caractère des hommes d'État ne fut donné au monde politique. Les

fondateurs de cette royauté, descendus dans les rangs de ses

agresseurs, leur révélaient les côtés faibles, qu'ils connaissaient

mieux que personne, et guidaient les colonnes des coalisés

légitimistes, libéraux, radicaux, se lassant de cette _couronne à

condition_ qu'ils bafouaient, après l'avoir conseillée et exploitée

pendant douze ans.

L'ambition ressemblait tellement à la trahison, qu'on ne pouvait

discerner, en les regardant agir et parler, s'ils combattaient pour

s'emparer du ministère ou pour livrer la couronne elle-même à la

dérision du peuple.

Ces coalisés faisaient leurs conditions tout haut à la tribune.

Je me souviens des scènes, des accents, des physionomies, des gestes,

qui jetaient presque tous les jours une lumière véritablement sinistre

sur les fissures volcaniques de ces âmes de feu dissimulées sous des

visages stoïques.

Un mot surtout me frappa par la signification de l'homme qui le

prononça, et par le geste, l'accent et le regard d'intelligence avec

lesquels cet homme d'État affirma sa résolution et sa fureur.

Le jeune orateur républicain Garnier-Pagès, ravi mais étonné

d'entendre un ancien ministre du roi de juillet proférer les doctrines

les plus envenimées et les menaces les plus acerbes contre la

couronne, se leva d'enthousiasme de son banc radical, à l'extrémité

gauche de l'assemblée, pour crier bravo au ministre conservateur

dépaysé dans l'anarchie. «Oui, bravo, bravo, répéta debout le

républicain encore incrédule; mais nous suivrez-vous jusqu'au bout

dans cette voie ou vous nous devancez à cette tribune?--Oui, jusqu'au

bout, répondit le ministre défié par cette interrogation, jusqu'au

bout!» Et il appuya sa résolution d'un regard et d'une main qui

convainquirent le parti radical et glacèrent d'effroi la majorité.

Or, le _bout_, c'était évidemment, dans l'esprit de Garnier-Pagès, le

renversement du trône et la république. «L'entendez-vous? dis-je à

voix basse à mon voisin, et combien y a-t-il de distance d'un discours

semblable à un détrônement? Comptez les pas d'un 20 juin à un 10

août.--Ce discours, ce geste, cette pâleur, cet accent de haine, me

répondit mon voisin, qui vit encore, me rajeunissent de cinquante ans.

J'ai vu Danton!»

Et ce ministre n'était pas M. Thiers!

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 155 / 208 题