La coalition parlementaire, manoeuvre déloyale qui ne pouvait aboutir
qu'à la chute du trône d'Orléans, sapé maintenant par les chefs
orléanistes, à la déception des légitimistes et des libéraux coalisés,
avec des vues contraires, dans un acharnement commun contre la royauté
de 1830, forma alors autour du trône une circonvallation de plus en
plus resserrée, où le roi, menacé à la fois par ses complices de
juillet et par ses ennemis avoués, allait être étouffé entre cinq ou
six intrigues de parlement, de presse et de trahisons presque
domestiques, qui présageaient à tout oeil clairvoyant une chute sinon
prochaine, du moins inévitable.
Ce prince en ce moment faisait pitié même à ses ennemis. Un parlement
séditieux, ameuté contre lui par ses propres ministres, lui portait
les défis les plus insolents et les coups les plus mortels. Quelque
parti qu'il essayât de prendre, il était perdu. S'adressait-il à l'un
de ses anciens ministres pour lui remettre le gouvernement, il
trouvait devant lui un autre ministre, rival du premier, qui devenait
plus acharné à la curée d'un pouvoir dont il était exclu. Lui
proposait-on de se partager ce pouvoir, chacun d'eux le voulait seul
et le voulait tout entier. Le roi allait-il vers les légitimistes, il
les trouvait inexorables. Allait-il aux républicains, il les trouvait
incompatibles avec une royauté, même d'expédient, qu'ils n'avaient
adoptée en 1830 qu'à la condition de la honnir et de la désarmer.
Allait-il au centre, il n'y trouvait plus qu'un troupeau sans chef,
dépourvu de ces supériorités oratoires qui groupent les partis à leur
voix, centre prompt à voter, incapable de gouverner, vide d'hommes
politiques, foule qui soutient tout par discipline et qui laisse tout
crouler par incapacité de génie et de volonté. Enfin le roi
cherchait-il un tiers parti dans les chambres, il ne rencontrait que
quelques hommes honnêtes et diserts de second ordre, appoint
inconsistant de grands partis, convoitant le pouvoir sans avoir
l'audace d'y prétendre ni l'énergie de le saisir dans la tempête.
Cette période de gouvernement parlementaire était de nature à dégoûter
des régimes mixtes de gouvernement; ce n'était qu'une oscillation sur
l'abîme avant d'y tomber. Jamais scandale aussi humiliant pour le
caractère des hommes d'État ne fut donné au monde politique. Les
fondateurs de cette royauté, descendus dans les rangs de ses
agresseurs, leur révélaient les côtés faibles, qu'ils connaissaient
mieux que personne, et guidaient les colonnes des coalisés
légitimistes, libéraux, radicaux, se lassant de cette _couronne à
condition_ qu'ils bafouaient, après l'avoir conseillée et exploitée
pendant douze ans.
L'ambition ressemblait tellement à la trahison, qu'on ne pouvait
discerner, en les regardant agir et parler, s'ils combattaient pour
s'emparer du ministère ou pour livrer la couronne elle-même à la
dérision du peuple.
Ces coalisés faisaient leurs conditions tout haut à la tribune.
Je me souviens des scènes, des accents, des physionomies, des gestes,
qui jetaient presque tous les jours une lumière véritablement sinistre
sur les fissures volcaniques de ces âmes de feu dissimulées sous des
visages stoïques.
Un mot surtout me frappa par la signification de l'homme qui le
prononça, et par le geste, l'accent et le regard d'intelligence avec
lesquels cet homme d'État affirma sa résolution et sa fureur.
Le jeune orateur républicain Garnier-Pagès, ravi mais étonné
d'entendre un ancien ministre du roi de juillet proférer les doctrines
les plus envenimées et les menaces les plus acerbes contre la
couronne, se leva d'enthousiasme de son banc radical, à l'extrémité
gauche de l'assemblée, pour crier bravo au ministre conservateur
dépaysé dans l'anarchie. «Oui, bravo, bravo, répéta debout le
républicain encore incrédule; mais nous suivrez-vous jusqu'au bout
dans cette voie ou vous nous devancez à cette tribune?--Oui, jusqu'au
bout, répondit le ministre défié par cette interrogation, jusqu'au
bout!» Et il appuya sa résolution d'un regard et d'une main qui
convainquirent le parti radical et glacèrent d'effroi la majorité.
Or, le _bout_, c'était évidemment, dans l'esprit de Garnier-Pagès, le
renversement du trône et la république. «L'entendez-vous? dis-je à
voix basse à mon voisin, et combien y a-t-il de distance d'un discours
semblable à un détrônement? Comptez les pas d'un 20 juin à un 10
août.--Ce discours, ce geste, cette pâleur, cet accent de haine, me
répondit mon voisin, qui vit encore, me rajeunissent de cinquante ans.
J'ai vu Danton!»
Et ce ministre n'était pas M. Thiers!