XXXVI

Je ne reviendrai pas sur ce récit de ma première conférence avec le

roi. Ce qu'il suffit de savoir, c'est qu'elle fut pressante jusqu'au

pathétique du côté du roi; loyale, respectueuse, mais inflexible de

mon côté; qu'il me déroula pendant trois heures les circonstances

atténuantes de son acceptation de la couronne en 1830; les concessions

nécessaires à l'opinion qui l'avaient forcé de se jeter entre les

mains de tels ou tels ministres, nécessités désagréables pour l'homme,

indispensables pour la couronne; les divisions d'amour-propre qui

décomposaient ses ministères, la pression contraire de ces ministres

ambitieux sur son gouvernement, l'inconciliabilité de leurs

prétentions dans les conseils, le danger de leurs brigues dans les

chambres, le danger aussi grand de décréditer la couronne en la

confiant à des ministères subalternes que ne couvrait rien, pas même

leur insuffisance, aux yeux du pays; enfin sa résolution de se rejeter

tout entier sur les hommes de patriotisme, de gouvernement et de

talent, qui avaient appartenu au royalisme d'avant 1830, de faire de

la monarchie avec des monarchistes, et de la conservation avec des

conservateurs; à ce titre, il me conjura d'abdiquer mes répugnances à

servir la monarchie sous un nouveau monarque, à me rallier hautement à

sa maison et à sa cause, devenue la cause de l'ordre en Europe, et à

servir de noyau à un ministère dans cet esprit de rapatriement des

royalistes par sa dynastie.

J'ajoute qu'il me parla avec une éloquence raisonnée et suprême dont

je ne le croyais pas susceptible, qu'il éleva cette éloquence du

dégoût jusqu'au pathétique; qu'il s'attendrit lui-même jusqu'à

l'émotion qui mouillait ses yeux; qu'il serrait mes genoux entre ses

genoux avec ce geste familier et pressant d'un homme qui veut

conquérir un autre homme; que je restai moi-même souvent sans réplique

à ses instances; que mes refus persistants et mes efforts pour me

lever de ma chaise et pour me retirer de sa présence ne le

découragèrent pas de me retenir et de recommencer ses instances; qu'il

renvoya deux ou trois fois ses aides de camp, et, entre autres,

l'excellent comte d'Houdetot, qui entr'ouvrait la porte pour lui

annoncer tels ou tels survenants et même les ministres; qu'en sortant,

pour aller présider un moment le conseil, il m'enferma à clef dans la

salle d'audience, me conjurant en souriant de ne pas profiter de son

absence pour m'évader, et de réfléchir jusqu'à son retour; qu'il

revint bientôt après reprendre l'entretien où il l'avait laissé, et

qu'enfin, de guerre lasse: «Eh bien, me dit-il, ne vous ai-je donc pas

convaincu?--Votre Majesté, répondis-je avec une vraie douleur de ne

pouvoir céder, m'a vivement ému, m'a convaincu de son éloquence; elle

serait aussi élevée à la tribune que sur son trône; mais l'admiration

n'est pas de la conversion, et je la supplie de trouver bon que je

sorte de sa présence comme j'y suis entré, nullement hostile, mais

libre de tout lien avec sa dynastie.»

Il lâcha le bouton de mon habit, qu'il tenait encore, avec un

mouvement saccadé de mécontentement visible sur ses traits, et je

sortis triste mais résolu de sa présence.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 154 / 208 题