XXXV

Le roi, très-clairvoyant sur les conséquences de cette guerre civile

entre ses amis, me fit prier à plusieurs reprises par un ami commun de

venir causer secrètement avec lui de la gravité des circonstances. Je

répugnais à cette conférence, qui pouvait faire mal interpréter par

tous les partis mes relations délicates et confidentielles avec la

cour. Je consultai l'oracle des hautes pensées et des hautes

convenances, M. Royer-Collard. Son rôle réservé et sa situation de

conservateur désintéressé dans l'assemblée étaient précisément les

mêmes que les miens. «Que feriez-vous, lui dis-je, et que me

conseillez-vous de faire?--Ce que je ferais moi-même, me répondit-il

sans hésiter: j'irais, j'écouterais, je donnerais sincèrement les

conseils qui me paraîtraient les meilleurs. On les doit au chef de son

pays, pour son pays et non pour lui-même. Je ne réserverais que ma

personne, qui ne m'appartient pas, puisqu'elle appartient à la cause

de la dynastie légitime et de la liberté conservatrice.--J'irai donc,»

lui dis-je. Et j'y allai.

J'ai raconté (voir le _Conseiller du peuple_), dans une réponse aux

ignares calomnies de M. Croker, pamphlétaire officieux de

Louis-Philippe à Londres depuis son exil à Claremont, les

circonstances et les paroles échangées entre le roi et moi dans ce

premier entretien aux Tuileries. Le roi vivait encore; il pouvait me

démentir si j'avais dénaturé l'entretien: il n'en fit rien. C'était un

roi aigri sans doute par le malheur, mais c'était un honnête homme. Il

laissa son ami M. Croker écrasé par mon démenti à ses mensongères

accusations d'ambition mécontente, cause, disait-il, de ma conduite en

1848.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 153 / 208 题