Le roi, très-clairvoyant sur les conséquences de cette guerre civile
entre ses amis, me fit prier à plusieurs reprises par un ami commun de
venir causer secrètement avec lui de la gravité des circonstances. Je
répugnais à cette conférence, qui pouvait faire mal interpréter par
tous les partis mes relations délicates et confidentielles avec la
cour. Je consultai l'oracle des hautes pensées et des hautes
convenances, M. Royer-Collard. Son rôle réservé et sa situation de
conservateur désintéressé dans l'assemblée étaient précisément les
mêmes que les miens. «Que feriez-vous, lui dis-je, et que me
conseillez-vous de faire?--Ce que je ferais moi-même, me répondit-il
sans hésiter: j'irais, j'écouterais, je donnerais sincèrement les
conseils qui me paraîtraient les meilleurs. On les doit au chef de son
pays, pour son pays et non pour lui-même. Je ne réserverais que ma
personne, qui ne m'appartient pas, puisqu'elle appartient à la cause
de la dynastie légitime et de la liberté conservatrice.--J'irai donc,»
lui dis-je. Et j'y allai.
J'ai raconté (voir le _Conseiller du peuple_), dans une réponse aux
ignares calomnies de M. Croker, pamphlétaire officieux de
Louis-Philippe à Londres depuis son exil à Claremont, les
circonstances et les paroles échangées entre le roi et moi dans ce
premier entretien aux Tuileries. Le roi vivait encore; il pouvait me
démentir si j'avais dénaturé l'entretien: il n'en fit rien. C'était un
roi aigri sans doute par le malheur, mais c'était un honnête homme. Il
laissa son ami M. Croker écrasé par mon démenti à ses mensongères
accusations d'ambition mécontente, cause, disait-il, de ma conduite en
1848.