XXXIV

Ces reproches étaient fondés, j'en sentais moi-même tous les

inconvénients et tous les déboires; mon impatience de caractère et mon

bouillonnement de verve oratoire en souffraient cruellement, mais j'y

étais condamné par la fausse position d'un adversaire de la royauté

d'Orléans dans une assemblée d'orléanistes et d'un ennemi de

l'anarchie dans une opposition radicale. Tout le monde croyait que

c'était chez moi faute de caractère et d'énergie, que je ne saurais

jamais prendre un parti, et que, par conséquent, je ne serais bon ni

à moi ni aux autres. La chambre et les journaux se trompaient aussi

sur moi, sans qu'il fût ni opportun ni possible à moi de les

détromper. Toute ma force comprimée consistait donc à attendre; il

m'en fallait cent fois plus pour attendre que pour agir. Je faisais

l'_heure_, comme disent les Italiens, dans leur poétique et populaire

langage, _far l'ora_: user le temps. J'avais le pressentiment que

l'heure si lente à couler sonnerait enfin, et que les vices d'origine

de la monarchie d'Orléans amèneraient tôt ou tard une de ces crises où

les hommes de réserve qui ne sont rien la veille deviennent les hommes

nécessaires du lendemain.

Quand on se destine à ce rôle de réserve, de ressource suprême, de

salut pour tous les partis au jour des écroulements, qu'a-t-on à

faire? À plaire et à déplaire tour à tour à tous les partis, à

conquérir peu à peu l'estime froide et la confiance éventuelle du

pays, à donner de temps en temps quelque preuve de résolution et de

talent dans les assemblées, puis à rentrer applaudi dans son silence

et dans son inaction, comme un soldat assis qui fourbit son arme,

afin que le pays se dise: J'ai un bon combattant de plus dans

l'occasion, j'ai un nom en réserve dans ma mémoire.

J'étais arrivé à ce demi-succès. On ne me comprenait pas, mais on

commençait à me soupçonner d'une utilité future dans les événements

que le temps amène avec lui.

Le roi surtout ne s'y trompait pas. Un mot de lui à un de ses

confidents, M. Vatout, mot qui me fut rapporté par cet ami de la cour,

ne me laissa pas douter des vues du prince sur moi, si j'avais

consenti à briguer ou à accepter seulement sa confiance. «Pourquoi,

dit un jour à ce prince un des députés orléanistes admis dans les

soirées de la famille royale, pourquoi n'offrez-vous pas un ministère

à M. de Lamartine, qui vous défend quelquefois si gratuitement à la

tribune?--Non, non, répondit le roi, ne m'en parlez pas encore, son

temps viendra; je ne veux pas l'user avant l'heure: M. de Lamartine,

ce n'est pas un ministre, c'est un ministère.»

Le roi et sa soeur, qui se souvenaient du patronage de leur auguste

maison sur ma famille et sur ma mère, ne doutaient pas de mon

empressement à les servir dans une si haute position, aussitôt qu'ils

feraient un appel décisif à mon ambition satisfaite. C'était au moment

où les premiers démembrements du parti doctrinaire et orléaniste

commençaient à s'opérer dans les chambres et à faire chercher, hors

des rangs compactes de ce parti déjà divisé, des ministères qui ne

représentaient que des interrègnes et qui ne duraient qu'un jour.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 152 / 208 题