Ces reproches étaient fondés, j'en sentais moi-même tous les
inconvénients et tous les déboires; mon impatience de caractère et mon
bouillonnement de verve oratoire en souffraient cruellement, mais j'y
étais condamné par la fausse position d'un adversaire de la royauté
d'Orléans dans une assemblée d'orléanistes et d'un ennemi de
l'anarchie dans une opposition radicale. Tout le monde croyait que
c'était chez moi faute de caractère et d'énergie, que je ne saurais
jamais prendre un parti, et que, par conséquent, je ne serais bon ni
à moi ni aux autres. La chambre et les journaux se trompaient aussi
sur moi, sans qu'il fût ni opportun ni possible à moi de les
détromper. Toute ma force comprimée consistait donc à attendre; il
m'en fallait cent fois plus pour attendre que pour agir. Je faisais
l'_heure_, comme disent les Italiens, dans leur poétique et populaire
langage, _far l'ora_: user le temps. J'avais le pressentiment que
l'heure si lente à couler sonnerait enfin, et que les vices d'origine
de la monarchie d'Orléans amèneraient tôt ou tard une de ces crises où
les hommes de réserve qui ne sont rien la veille deviennent les hommes
nécessaires du lendemain.
Quand on se destine à ce rôle de réserve, de ressource suprême, de
salut pour tous les partis au jour des écroulements, qu'a-t-on à
faire? À plaire et à déplaire tour à tour à tous les partis, à
conquérir peu à peu l'estime froide et la confiance éventuelle du
pays, à donner de temps en temps quelque preuve de résolution et de
talent dans les assemblées, puis à rentrer applaudi dans son silence
et dans son inaction, comme un soldat assis qui fourbit son arme,
afin que le pays se dise: J'ai un bon combattant de plus dans
l'occasion, j'ai un nom en réserve dans ma mémoire.
J'étais arrivé à ce demi-succès. On ne me comprenait pas, mais on
commençait à me soupçonner d'une utilité future dans les événements
que le temps amène avec lui.
Le roi surtout ne s'y trompait pas. Un mot de lui à un de ses
confidents, M. Vatout, mot qui me fut rapporté par cet ami de la cour,
ne me laissa pas douter des vues du prince sur moi, si j'avais
consenti à briguer ou à accepter seulement sa confiance. «Pourquoi,
dit un jour à ce prince un des députés orléanistes admis dans les
soirées de la famille royale, pourquoi n'offrez-vous pas un ministère
à M. de Lamartine, qui vous défend quelquefois si gratuitement à la
tribune?--Non, non, répondit le roi, ne m'en parlez pas encore, son
temps viendra; je ne veux pas l'user avant l'heure: M. de Lamartine,
ce n'est pas un ministre, c'est un ministère.»
Le roi et sa soeur, qui se souvenaient du patronage de leur auguste
maison sur ma famille et sur ma mère, ne doutaient pas de mon
empressement à les servir dans une si haute position, aussitôt qu'ils
feraient un appel décisif à mon ambition satisfaite. C'était au moment
où les premiers démembrements du parti doctrinaire et orléaniste
commençaient à s'opérer dans les chambres et à faire chercher, hors
des rangs compactes de ce parti déjà divisé, des ministères qui ne
représentaient que des interrègnes et qui ne duraient qu'un jour.