XXVII

Déçu dans mon désir de monter derrière Casimir Périer sur la brèche,

pour y défendre, non la royauté orléaniste, mais la société européenne

assaillie par les partis de la guerre universelle et par les partis de

la turbulence anarchique au dedans, je m'absentai pendant deux ans,

pour tromper, par de grands voyages dans l'Orient, mon impatience

d'action sans emploi possible dans mon pays.

À mon retour, je me trouvai nommé député du Nord par les électeurs de

Dunkerque, de Berghes et d'Hondschoote, qui s'étaient souvenus de moi

pendant mon absence, grâce à ma soeur et à mon beau-frère, habitant ce

cher pays et aux amis indépendants qui m'avaient protégé contre

l'oubli dans cette terre de la vraie liberté.

J'entrai à la chambre, libre comme l'air de cette mer du Nord qui

souffle où il veut, sans craindre les écueils, mais sans y pousser.

Ma situation était très-embarrassante, et je fus presque tenté de me

repentir d'avoir affronté la tribune sans appui dans aucun des partis

qui lui donnaient l'écho, la popularité et l'autorité dans le pays.

Le parti de la royauté orléaniste? Je ne voulais pas par honneur m'y

affilier; je voulais lui garder mes rancunes décentes de royaliste

tombé avec les regrets de 1830; l'attitude me semblait obligée, le nom

d'apostat du malheur m'eût déshonoré à mes propres yeux.

Le parti des légitimistes, fourvoyé dans toutes les impasses et dans

toutes les coalitions contre nature par des chefs éloquents mais sans

vues?... Il m'était impossible de m'y rallier. La direction que ces

hommes de tribune lui imprimaient était le contre-sens le plus

flagrant à la nature de ce grand et noble parti; il devait, selon

moi, représenter avec une digne gravité ce qu'il était lui-même dans

le pays, c'est-à-dire le passé rallié au présent par la force des

choses et par la raison des esprits, l'aristocratie des souvenirs, la

chevalerie des sentiments, le désintéressement du patriotisme, la

libéralité des sacrifices, le patronage intelligent et moral du

peuple, le génie des campagnes, l'alliance antique et intime du

château et de la chaumière, la religion serviable à la misère par la

charité de l'opulente noblesse rurale, les intérêts de l'agriculture,

l'honneur de l'armée fière des noms militaires antiques confondus avec

les noms militaires nouveaux, une abstention complète des emplois et

des faveurs de cour, une brigue honnête et utile de tous les services

gratuits que le citoyen peut offrir à sa patrie pour que le civisme de

ces hautes classes devint insensiblement la base de leur nouvelle

illustration, un esprit d'ordre surtout qui ne marchandât jamais ses

services contre les factions turbulentes qui portaient le trouble dans

la rue, qui prêchaient la guerre pour la guerre au dehors, qui

faisaient de la tribune et de la presse deux foyers d'agitation

ultra-révolutionnaires, donnant à toute journée parlementaire des

accès de fièvre avec redoublement au pays; voilà la position que ce

grand parti devait prendre selon moi, celui de conservateur,

indépendant du gouvernement, commençant par conquérir l'estime et

finissant par exercer une influence méritée sur le peuple des

campagnes, sur les élections, sur le journalisme, sur les chambres;

parti ne voulant rien de la dynastie illégitime pour lui-même, mais

lui imposant tout et même l'abdication dans ses mains, par son

ascendant sur la nation réconciliée avec ses aristocraties

propriétaires du sol, par son alliance avec la bourgeoisie ascendante,

suzeraine des capitaux qui nourrissent les prolétaires, et enfin par

son utilité aux prolétaires, que l'ordre seul vivifie et que le

désordre affame en un jour.

C'est ainsi que j'avais compris, après la révolution de 1830, le rôle

qu'un orateur homme d'État et qu'un chef parlementaire (intelligent

des grandes crises) aurait dessiné au parti légitimiste dans le

parlement, dans l'armée, dans le journalisme, dans les élections, dans

les campagnes et dans la rue. Être ce que l'on est, voilà la première

force des vrais partis. La nature est la première des politiques. Une

restauration de monarchie d'Henri V était possible ainsi, et seulement

ainsi; il fallait se restaurer soi-même par l'estime du pays avant de

songer à une restauration d'Henri V par l'éloquence.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 145 / 208 题