Déçu dans mon désir de monter derrière Casimir Périer sur la brèche,
pour y défendre, non la royauté orléaniste, mais la société européenne
assaillie par les partis de la guerre universelle et par les partis de
la turbulence anarchique au dedans, je m'absentai pendant deux ans,
pour tromper, par de grands voyages dans l'Orient, mon impatience
d'action sans emploi possible dans mon pays.
À mon retour, je me trouvai nommé député du Nord par les électeurs de
Dunkerque, de Berghes et d'Hondschoote, qui s'étaient souvenus de moi
pendant mon absence, grâce à ma soeur et à mon beau-frère, habitant ce
cher pays et aux amis indépendants qui m'avaient protégé contre
l'oubli dans cette terre de la vraie liberté.
J'entrai à la chambre, libre comme l'air de cette mer du Nord qui
souffle où il veut, sans craindre les écueils, mais sans y pousser.
Ma situation était très-embarrassante, et je fus presque tenté de me
repentir d'avoir affronté la tribune sans appui dans aucun des partis
qui lui donnaient l'écho, la popularité et l'autorité dans le pays.
Le parti de la royauté orléaniste? Je ne voulais pas par honneur m'y
affilier; je voulais lui garder mes rancunes décentes de royaliste
tombé avec les regrets de 1830; l'attitude me semblait obligée, le nom
d'apostat du malheur m'eût déshonoré à mes propres yeux.
Le parti des légitimistes, fourvoyé dans toutes les impasses et dans
toutes les coalitions contre nature par des chefs éloquents mais sans
vues?... Il m'était impossible de m'y rallier. La direction que ces
hommes de tribune lui imprimaient était le contre-sens le plus
flagrant à la nature de ce grand et noble parti; il devait, selon
moi, représenter avec une digne gravité ce qu'il était lui-même dans
le pays, c'est-à-dire le passé rallié au présent par la force des
choses et par la raison des esprits, l'aristocratie des souvenirs, la
chevalerie des sentiments, le désintéressement du patriotisme, la
libéralité des sacrifices, le patronage intelligent et moral du
peuple, le génie des campagnes, l'alliance antique et intime du
château et de la chaumière, la religion serviable à la misère par la
charité de l'opulente noblesse rurale, les intérêts de l'agriculture,
l'honneur de l'armée fière des noms militaires antiques confondus avec
les noms militaires nouveaux, une abstention complète des emplois et
des faveurs de cour, une brigue honnête et utile de tous les services
gratuits que le citoyen peut offrir à sa patrie pour que le civisme de
ces hautes classes devint insensiblement la base de leur nouvelle
illustration, un esprit d'ordre surtout qui ne marchandât jamais ses
services contre les factions turbulentes qui portaient le trouble dans
la rue, qui prêchaient la guerre pour la guerre au dehors, qui
faisaient de la tribune et de la presse deux foyers d'agitation
ultra-révolutionnaires, donnant à toute journée parlementaire des
accès de fièvre avec redoublement au pays; voilà la position que ce
grand parti devait prendre selon moi, celui de conservateur,
indépendant du gouvernement, commençant par conquérir l'estime et
finissant par exercer une influence méritée sur le peuple des
campagnes, sur les élections, sur le journalisme, sur les chambres;
parti ne voulant rien de la dynastie illégitime pour lui-même, mais
lui imposant tout et même l'abdication dans ses mains, par son
ascendant sur la nation réconciliée avec ses aristocraties
propriétaires du sol, par son alliance avec la bourgeoisie ascendante,
suzeraine des capitaux qui nourrissent les prolétaires, et enfin par
son utilité aux prolétaires, que l'ordre seul vivifie et que le
désordre affame en un jour.
C'est ainsi que j'avais compris, après la révolution de 1830, le rôle
qu'un orateur homme d'État et qu'un chef parlementaire (intelligent
des grandes crises) aurait dessiné au parti légitimiste dans le
parlement, dans l'armée, dans le journalisme, dans les élections, dans
les campagnes et dans la rue. Être ce que l'on est, voilà la première
force des vrais partis. La nature est la première des politiques. Une
restauration de monarchie d'Henri V était possible ainsi, et seulement
ainsi; il fallait se restaurer soi-même par l'estime du pays avant de
songer à une restauration d'Henri V par l'éloquence.