XXVI

L'intègre vieillard M. Dupont (de l'Eure), type d'honneur

démocratique, qui était ministre à cette époque, m'a bien souvent

rappelé cette lettre et cette démission, qui l'avaient frappé, pendant

que nous étions ensemble, et dans un même esprit de résistance aux

excès populaires, à la tête de la république, en 1848. Il s'étonnait,

en se rappelant les circonstances intimes dont il avait été témoin,

des calomnies doctrinaires et orléanistes qui faisaient de moi un

courtisan mécontent, renversant une monarchie qui ne lui avait pas

ouvert ses rangs pour donner carrière à son ambition. Et voilà comment

les pamphlétaires écrivent l'histoire! Croyez maintenant à ces

contre-vérités des partis qu'on appelle l'histoire! Quant à moi,

depuis que j'ai vu l'histoire vraie derrière les rideaux, et que je

lis l'histoire travestie dans les récits contemporains, je n'en crois

plus un seul mot; c'est plutôt le réceptacle de toutes les

contre-vérités. J'en donnerai d'étranges exemples, en ce qui concerne

les événements et les hommes de 1848, dans mes _Mémoires politiques_.

En fait, d'éloge ou d'accusation qu'on a fait admettre comme des

vérités reçues à l'égard de certains hommes que les partis voulaient

perdre ou grandir par intérêt ou par ignorance, le public aura à

déplacer dans ses niches bien des statues et à faire réparation à bien

d'autres. Subir en silence pendant de longues années ces fausses

popularités et ces fausses dépopularités pour le bien de son pays,

c'est un des supplices tes plus méritoires, mais les plus pénibles

pour les survivants des révolutions. On dit: la vérité viendra tôt ou

tard. Je n'en sais rien; mais, quand elle viendra, je crains bien

qu'elle trouve sa place prise par les préjugés historiques, et que

l'opinion trompée ne continue à prendre les idoles de l'intrigue

audacieuse pour les héros modestes du salut de la patrie.

Quoi qu'il en soit, à mon retour de Londres, je me présentai hardiment

comme candidat indépendant, mais ami de l'ordre, aux électeurs du

département du Nord.

J'échouai de peu de voix.

J'aurais soutenu résolument la politique pacifiante et conservatrice

de Casimir Périer; je n'aimais pas l'homme, mais j'aimais son courage.

Après avoir saccadé le trône, il se cramponnait et il se buttait d'un

pied intrépide contre l'entraînement anarchique qui poussait la

France à tous les excès; il mourut à la peine, mais son cercueil

arrêta son pays.

Il mérite certainement la statue que les pays justes élèvent à ceux

qui les sauvent par un héroïque repentir, après les avoir compromis

par de téméraires agitations.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 144 / 208 题