L'intègre vieillard M. Dupont (de l'Eure), type d'honneur
démocratique, qui était ministre à cette époque, m'a bien souvent
rappelé cette lettre et cette démission, qui l'avaient frappé, pendant
que nous étions ensemble, et dans un même esprit de résistance aux
excès populaires, à la tête de la république, en 1848. Il s'étonnait,
en se rappelant les circonstances intimes dont il avait été témoin,
des calomnies doctrinaires et orléanistes qui faisaient de moi un
courtisan mécontent, renversant une monarchie qui ne lui avait pas
ouvert ses rangs pour donner carrière à son ambition. Et voilà comment
les pamphlétaires écrivent l'histoire! Croyez maintenant à ces
contre-vérités des partis qu'on appelle l'histoire! Quant à moi,
depuis que j'ai vu l'histoire vraie derrière les rideaux, et que je
lis l'histoire travestie dans les récits contemporains, je n'en crois
plus un seul mot; c'est plutôt le réceptacle de toutes les
contre-vérités. J'en donnerai d'étranges exemples, en ce qui concerne
les événements et les hommes de 1848, dans mes _Mémoires politiques_.
En fait, d'éloge ou d'accusation qu'on a fait admettre comme des
vérités reçues à l'égard de certains hommes que les partis voulaient
perdre ou grandir par intérêt ou par ignorance, le public aura à
déplacer dans ses niches bien des statues et à faire réparation à bien
d'autres. Subir en silence pendant de longues années ces fausses
popularités et ces fausses dépopularités pour le bien de son pays,
c'est un des supplices tes plus méritoires, mais les plus pénibles
pour les survivants des révolutions. On dit: la vérité viendra tôt ou
tard. Je n'en sais rien; mais, quand elle viendra, je crains bien
qu'elle trouve sa place prise par les préjugés historiques, et que
l'opinion trompée ne continue à prendre les idoles de l'intrigue
audacieuse pour les héros modestes du salut de la patrie.
Quoi qu'il en soit, à mon retour de Londres, je me présentai hardiment
comme candidat indépendant, mais ami de l'ordre, aux électeurs du
département du Nord.
J'échouai de peu de voix.
J'aurais soutenu résolument la politique pacifiante et conservatrice
de Casimir Périer; je n'aimais pas l'homme, mais j'aimais son courage.
Après avoir saccadé le trône, il se cramponnait et il se buttait d'un
pied intrépide contre l'entraînement anarchique qui poussait la
France à tous les excès; il mourut à la peine, mais son cercueil
arrêta son pays.
Il mérite certainement la statue que les pays justes élèvent à ceux
qui les sauvent par un héroïque repentir, après les avoir compromis
par de téméraires agitations.