La direction imprimée par un grand orateur de causes privées,
illustrant mais illusionnant le parti qui l'applaudissait, fut, à mon
sens, précisément le contraire de cette haute politique.
Courir aux succès de tribune au lieu des grands résultats d'opinion,
jeter quelques imprécations retentissantes au parti du gouvernement,
embarrasser les ministres dans toutes les questions, se coaliser avec
tous les partis de la guerre ou de l'anarchie dans la chambre; se
faire applaudir par les factions au lieu de se faire estimer par la
nation propriétaire et conservatrice; ébranler, hors de saison, un
gouvernement mal assis, mais qui couvrait momentanément au moins les
intérêts les plus sacrés de l'ordre et de la paix; menacer sans cesse
de faire écrouler cette tente tricolore sur la tête de ceux qui s'y
étaient abrités; jouer le rôle d'agitateur au nom des royalistes
conservateurs, de tribun populaire au nom des aristocraties, de
provocateur de l'Europe au nom d'un pays si intéressé à la paix; se
coaliser tour à tour avec tous les éléments de perturbation qui
fermentaient dans la chambre et dans la rue; harceler le pilote au
milieu des écueils et prendre ainsi la responsabilité des naufrages
aux yeux d'un pays qui voulait à tout prix être sauvé; former des
alliances avec tel ministre ambitieux, pour l'aider à donner l'assaut
à tel autre ministre; renverser en commun un ministère, sans vouloir
soutenir l'autre, et recommencer le lendemain avec tous les
assaillants le même jeu contre le cabinet qu'on avait inauguré la
veille; être, en un mot, un instrument de désorganisation perpétuelle,
se prêtant à tous les rivaux de pouvoir pour renverser leurs
concurrents et triompher subalternement sur des décombres de
gouvernement; danger pour tous, secours pour personne; _condottiere_
de tribune toujours prêt à l'assaut, mais infidèle à la victoire;
faire du parti légitimiste un appoint de toutes les minorités, même de
la minorité démagogique dans le parlement: voilà, selon moi, la
direction ou plutôt voilà l'aberration imprimée à ce parti, moelle de
la France, qui réduisait les royalistes à ce triste rôle d'être à la
fois haïs par la démocratie pour leur supériorité sociale, haïs par
les conservateurs industriels pour leur action subversive de tout
gouvernement, haïs par les prolétaires honnêtes pour leur
participation à tous les désordres qui tuent le travail et tarissent
la vie avec le salaire. Le génie de l'homme d'État manquait, selon mes
idées politiques, à cette parole. Capable d'orner son parti par ses
succès de tribune et par son honnêteté, incapable de le soutenir par
ses conseils. Si l'histoire recueille un jour les discours de cet
orateur, si glorieux par son éloquence, on s'étonnera bien de ne pas
trouver un seul discours de gouvernement en quinze ans dans la bouche
du chef naturel des conservateurs en France.
Aussi à quel degré de contradiction avec sa nature et par conséquent
de nullité d'influence dans le pays, le parti légitimiste se
trouva-t-il à la fin de cette campagne de quinze ans, par la fausse
stratégie de ses guides politiques! Certes, si ce grand parti avait eu
une autre attitude pendant les quinze ans que la Providence lui
accorda pour se reconstituer, il eût apparu à la France avec une bien
autre importance en 1848, et le nom de sa dynastie, restauré par le
temps et prononcé dans la tempête, aurait eu des millions d'échos dans
le suffrage universel. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas même fait
entendre dans ce moment suprême, ce nom? C'est que la fausse direction
imprimée à ce parti lui avait coupé le chemin.
Chose étonnante! on n'en parla même pas.
Certes, ce grand parti n'avait pas disparu, mais il avait perdu le
terrain naturel sur lequel il pouvait manoeuvrer, combattre, et sauver
la France. Il fut forcé de laisser la république la sauver à sa place,
et quand le sauvetage par la république fut accompli, le parti des
Bourbons vota la monarchie sous le nom de Bonaparte. L'éloquence ne
sauve que les orateurs, la bonne direction seule sauve les dynasties.
Malheur aussi aux partis politiques vaincus qui sont encore assez
riches pour payer des flatteurs! Ils en trouvent dans la presse, ils
en trouvent à la tribune; et ces flatteurs les mènent à leur perte.
Telle était la situation du parti royaliste après 1830. Ce parti, en
se faisant faction révolutionnaire, avait perdu sa nature nationale;
le pays alarmé, qui avait besoin de se rallier à quelque chose de
solide, ne le trouvant plus à sa place, se ralliait à la monarchie
bonapartiste! Je puis m'en étonner, mais m'en affliger, non! De tous
les changements de religion, le pire est un schisme! Je n'aime pas le
bonapartisme, mais je le préfère encore à l'orléanisme. L'un est un
parti fort comme un préjugé populaire, l'autre est un parti
d'équivoques qui prête le flanc à tous les partis résolus.