XXVIII

La direction imprimée par un grand orateur de causes privées,

illustrant mais illusionnant le parti qui l'applaudissait, fut, à mon

sens, précisément le contraire de cette haute politique.

Courir aux succès de tribune au lieu des grands résultats d'opinion,

jeter quelques imprécations retentissantes au parti du gouvernement,

embarrasser les ministres dans toutes les questions, se coaliser avec

tous les partis de la guerre ou de l'anarchie dans la chambre; se

faire applaudir par les factions au lieu de se faire estimer par la

nation propriétaire et conservatrice; ébranler, hors de saison, un

gouvernement mal assis, mais qui couvrait momentanément au moins les

intérêts les plus sacrés de l'ordre et de la paix; menacer sans cesse

de faire écrouler cette tente tricolore sur la tête de ceux qui s'y

étaient abrités; jouer le rôle d'agitateur au nom des royalistes

conservateurs, de tribun populaire au nom des aristocraties, de

provocateur de l'Europe au nom d'un pays si intéressé à la paix; se

coaliser tour à tour avec tous les éléments de perturbation qui

fermentaient dans la chambre et dans la rue; harceler le pilote au

milieu des écueils et prendre ainsi la responsabilité des naufrages

aux yeux d'un pays qui voulait à tout prix être sauvé; former des

alliances avec tel ministre ambitieux, pour l'aider à donner l'assaut

à tel autre ministre; renverser en commun un ministère, sans vouloir

soutenir l'autre, et recommencer le lendemain avec tous les

assaillants le même jeu contre le cabinet qu'on avait inauguré la

veille; être, en un mot, un instrument de désorganisation perpétuelle,

se prêtant à tous les rivaux de pouvoir pour renverser leurs

concurrents et triompher subalternement sur des décombres de

gouvernement; danger pour tous, secours pour personne; _condottiere_

de tribune toujours prêt à l'assaut, mais infidèle à la victoire;

faire du parti légitimiste un appoint de toutes les minorités, même de

la minorité démagogique dans le parlement: voilà, selon moi, la

direction ou plutôt voilà l'aberration imprimée à ce parti, moelle de

la France, qui réduisait les royalistes à ce triste rôle d'être à la

fois haïs par la démocratie pour leur supériorité sociale, haïs par

les conservateurs industriels pour leur action subversive de tout

gouvernement, haïs par les prolétaires honnêtes pour leur

participation à tous les désordres qui tuent le travail et tarissent

la vie avec le salaire. Le génie de l'homme d'État manquait, selon mes

idées politiques, à cette parole. Capable d'orner son parti par ses

succès de tribune et par son honnêteté, incapable de le soutenir par

ses conseils. Si l'histoire recueille un jour les discours de cet

orateur, si glorieux par son éloquence, on s'étonnera bien de ne pas

trouver un seul discours de gouvernement en quinze ans dans la bouche

du chef naturel des conservateurs en France.

Aussi à quel degré de contradiction avec sa nature et par conséquent

de nullité d'influence dans le pays, le parti légitimiste se

trouva-t-il à la fin de cette campagne de quinze ans, par la fausse

stratégie de ses guides politiques! Certes, si ce grand parti avait eu

une autre attitude pendant les quinze ans que la Providence lui

accorda pour se reconstituer, il eût apparu à la France avec une bien

autre importance en 1848, et le nom de sa dynastie, restauré par le

temps et prononcé dans la tempête, aurait eu des millions d'échos dans

le suffrage universel. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas même fait

entendre dans ce moment suprême, ce nom? C'est que la fausse direction

imprimée à ce parti lui avait coupé le chemin.

Chose étonnante! on n'en parla même pas.

Certes, ce grand parti n'avait pas disparu, mais il avait perdu le

terrain naturel sur lequel il pouvait manoeuvrer, combattre, et sauver

la France. Il fut forcé de laisser la république la sauver à sa place,

et quand le sauvetage par la république fut accompli, le parti des

Bourbons vota la monarchie sous le nom de Bonaparte. L'éloquence ne

sauve que les orateurs, la bonne direction seule sauve les dynasties.

Malheur aussi aux partis politiques vaincus qui sont encore assez

riches pour payer des flatteurs! Ils en trouvent dans la presse, ils

en trouvent à la tribune; et ces flatteurs les mènent à leur perte.

Telle était la situation du parti royaliste après 1830. Ce parti, en

se faisant faction révolutionnaire, avait perdu sa nature nationale;

le pays alarmé, qui avait besoin de se rallier à quelque chose de

solide, ne le trouvant plus à sa place, se ralliait à la monarchie

bonapartiste! Je puis m'en étonner, mais m'en affliger, non! De tous

les changements de religion, le pire est un schisme! Je n'aime pas le

bonapartisme, mais je le préfère encore à l'orléanisme. L'un est un

parti fort comme un préjugé populaire, l'autre est un parti

d'équivoques qui prête le flanc à tous les partis résolus.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 146 / 208 题