Bien que je fusse jeune au moment où Charles X s'écroulait, et bien
que l'ardeur de mon sang fît fermenter puissamment en moi l'ambition
patriotique de prendre une part platonique aux affaires de mon pays,
je ne consultai pas cette ambition, très-excusable à mon âge; je
consultai l'honneur, c'est-à-dire cette délicatesse de sentiment,
peut-être plus chevaleresque que civique, qui semblait commander à un
royaliste de naissance de tomber avec son roi qui tombe, de porter le
deuil de sa cause vaincue, et de ne pas passer avec la fortune du camp
du vaincu au camp du vainqueur.
Je donnai donc volontairement et avec insistance ma démission de mes
fonctions diplomatiques, malgré les instances du ministre du nouveau
roi pour m'engager à poursuivre ma carrière, m'offrant même de
l'élargir et de l'agrandir devant moi.
Ces instances du nouveau gouvernement furent si vives, que M. Molé,
ministre alors des affaires étrangères, se refusa péremptoirement à
remettre ma démission au roi, à moins que je n'écrivisse au roi
lui-même une lettre explicative de mes motifs.
M. Molé se chargea de remettre ma démission et ma lettre au roi
lui-même.
J'écrivis en conséquence cette lettre en termes convenables, mais
résolus, au roi.
M. Molé la lui remit en plein conseil. Le roi la lut en silence, puis,
la passant à M. Laffitte: «Lisez, lui dit-il, voilà une démission
convenablement et noblement donnée!» M. Laffitte lut à haute voix la
lettre à ses collègues; ils en écoutèrent la lecture avec des marques
d'assentiment unanime. «Qu'on appelle mon fils,» dit le roi. Le duc
d'Orléans entra. «Tiens, dit le roi à son fils, voilà une lettre et
une démission honorablement offertes; lis cela.» Puis, se tournant
vers M. Molé: «Dites à M. de Lamartine de ma part que j'accepte en la
regrettant sa démission, mais que cela ne changera rien à mes
sentiments à son égard, et que je le prie de venir me voir comme
avant la révolution.»
C'est M. Molé, chez qui je dînais ce jour-là, qui me transmit
littéralement ces détails à la sortie du conseil, et qui m'engagea
fortement à aller voir le roi.
«Je n'en ferai rien, répondis-je à M. Molé. Dites au roi que je ne
puis pas compromettre mon honneur de royaliste en allant au
Palais-Royal ou aux Tuileries; je n'irais que pour lui confirmer de
vive voix mon refus de ses faveurs, et le public, en m'y voyant
entrer, croirait que j'y vais pour solliciter ces mêmes faveurs. On
pourrait prendre une politesse pour une adhésion à son gouvernement;
je dois respectueusement m'abstenir de paraître où je ne veux ni
complimenter ni servir.»
Je partis le lendemain pour l'Angleterre.