XXII

J'avais écrit, sans aucune provocation de la cour de Charles X, un

petit poëme politique, libéral et royaliste, intitulé _le Sacre_.

On le trouvera, si on daigne le relire, tel qu'il fut imprimé alors,

dans mes _Oeuvres complètes_, imprimées aujourd'hui. J'y avais inséré,

avec bonne intention pour la maison d'Orléans, mais avec maladresse

évidente, quelques vers qui faisaient allusion au vote régicide de

Philippe-Égalité et à la noble résipiscence de ses fils qui lavait

glorieusement cette tache sur l'écusson du père.

Je n'avais fait confidence de ces vers à personne; j'étais à cent

vingt lieues de Paris; l'imprimeur seul à qui j'avais adressé le

manuscrit du poëme connaissait ces vers.

J'ignore comment le prince, très-attentif apparemment à ce qui pouvait

toucher à son nom dans la presse, en eut communication.

Sa colère éclata en termes mal contenus; il chargea un de mes proches

parents, président de son conseil, M. Henrion de Pansey, de m'écrire

que ces vers l'avaient affligé, et qu'il me suppliait de les effacer

par les justes égards que je devais à sa maison. Ma mère, qui vivait

encore à cette époque, appuya par ses larmes la prière du duc

d'Orléans. Je n'hésitai pas: les vers et la requête du prince étaient

secrets, il n'y avait aucune vile complaisance à moi de sacrifier, aux

susceptibilités d'un prince que je n'avais pas eu l'intention de

blesser, quelques mauvais vers de circonstance qu'il me priait

d'effacer par la voix toute-puissante de ma mère. Je m'empressai

d'écrire à mon éditeur dans ce sens, et de lui envoyer une _variante_

qui faisait disparaître toute allusion à ce fâcheux souvenir.

Tout paraissait donc fini. Mais le prince avait dans les journaux

ennemis des Bourbons des confidents trop informés et des

serviteurs trop complaisants de ses colères. Un article irrité

du _Constitutionnel_, journal anticipé de l'usurpation future,

parut le lendemain du jour où j'avais reçu la prière du prince

et où j'y avais convenablement condescendu.

Cet article me présentait comme un insulteur de la maison d'Orléans,

chargé par la monarchie des Bourbons de raviver à son profit les

souvenirs sinistres de 1793. Cet article était aussi calomnieux de

fond que de forme; car Charles X était si loin de m'avoir provoqué à

écrire le _Chant du Sacre_, qu'il se récria violemment, à l'apparition

de ce poëme, sur le langage très-libéral que je lui prêtais dans le

dialogue.

Son ministre de la maison du roi lui ayant mis sous les yeux mon

poëme, au milieu des nombreux écrits en vers ou en prose dont on

voulait récompenser les auteurs par quelque faveur de cour, et mon nom

ayant été ainsi prononcé devant le roi: «Ah! pour celui-ci, répondit

Charles X, ne m'en parlez pas, il me fait dire trop de sottises!»

Charles X appelait de ce nom tous les sentiments populaires qu'on lui

prêtait pour attester son attachement à la charte libérale de Louis

XVIII et tout le pacte moderne de la monarchie et de la liberté.

Le même courrier m'apportait une lettre de M. de Pansey, président du

conseil du duc d'Orléans, sur un ton différent de celui de la prière à

laquelle j'avais accédé. «Dites à M. de Lamartine, me faisait écrire

le prince, que, s'il persiste à insérer ce passage dans son poëme, il

saura ce que c'est que le ressentiment du premier prince du sang.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 140 / 208 题