J'avais écrit, sans aucune provocation de la cour de Charles X, un
petit poëme politique, libéral et royaliste, intitulé _le Sacre_.
On le trouvera, si on daigne le relire, tel qu'il fut imprimé alors,
dans mes _Oeuvres complètes_, imprimées aujourd'hui. J'y avais inséré,
avec bonne intention pour la maison d'Orléans, mais avec maladresse
évidente, quelques vers qui faisaient allusion au vote régicide de
Philippe-Égalité et à la noble résipiscence de ses fils qui lavait
glorieusement cette tache sur l'écusson du père.
Je n'avais fait confidence de ces vers à personne; j'étais à cent
vingt lieues de Paris; l'imprimeur seul à qui j'avais adressé le
manuscrit du poëme connaissait ces vers.
J'ignore comment le prince, très-attentif apparemment à ce qui pouvait
toucher à son nom dans la presse, en eut communication.
Sa colère éclata en termes mal contenus; il chargea un de mes proches
parents, président de son conseil, M. Henrion de Pansey, de m'écrire
que ces vers l'avaient affligé, et qu'il me suppliait de les effacer
par les justes égards que je devais à sa maison. Ma mère, qui vivait
encore à cette époque, appuya par ses larmes la prière du duc
d'Orléans. Je n'hésitai pas: les vers et la requête du prince étaient
secrets, il n'y avait aucune vile complaisance à moi de sacrifier, aux
susceptibilités d'un prince que je n'avais pas eu l'intention de
blesser, quelques mauvais vers de circonstance qu'il me priait
d'effacer par la voix toute-puissante de ma mère. Je m'empressai
d'écrire à mon éditeur dans ce sens, et de lui envoyer une _variante_
qui faisait disparaître toute allusion à ce fâcheux souvenir.
Tout paraissait donc fini. Mais le prince avait dans les journaux
ennemis des Bourbons des confidents trop informés et des
serviteurs trop complaisants de ses colères. Un article irrité
du _Constitutionnel_, journal anticipé de l'usurpation future,
parut le lendemain du jour où j'avais reçu la prière du prince
et où j'y avais convenablement condescendu.
Cet article me présentait comme un insulteur de la maison d'Orléans,
chargé par la monarchie des Bourbons de raviver à son profit les
souvenirs sinistres de 1793. Cet article était aussi calomnieux de
fond que de forme; car Charles X était si loin de m'avoir provoqué à
écrire le _Chant du Sacre_, qu'il se récria violemment, à l'apparition
de ce poëme, sur le langage très-libéral que je lui prêtais dans le
dialogue.
Son ministre de la maison du roi lui ayant mis sous les yeux mon
poëme, au milieu des nombreux écrits en vers ou en prose dont on
voulait récompenser les auteurs par quelque faveur de cour, et mon nom
ayant été ainsi prononcé devant le roi: «Ah! pour celui-ci, répondit
Charles X, ne m'en parlez pas, il me fait dire trop de sottises!»
Charles X appelait de ce nom tous les sentiments populaires qu'on lui
prêtait pour attester son attachement à la charte libérale de Louis
XVIII et tout le pacte moderne de la monarchie et de la liberté.
Le même courrier m'apportait une lettre de M. de Pansey, président du
conseil du duc d'Orléans, sur un ton différent de celui de la prière à
laquelle j'avais accédé. «Dites à M. de Lamartine, me faisait écrire
le prince, que, s'il persiste à insérer ce passage dans son poëme, il
saura ce que c'est que le ressentiment du premier prince du sang.»