XXI

Il faut le dire, les opinions politiques sont dans le sang: tel père,

tel fils.

Jamais ce mot ne fut plus généralement vrai que dans les temps de

vicissitudes soit religieuses, soit nationales, soit dynastiques.

J'avais sucé le royalisme loyal et traditionnel pour les Bourbons,

frères, enfants ou neveux du vertueux Louis XVI, avec le lait; je

n'aimais pas la maison d'Orléans. Sa popularité révolutionnaire me

paraissait une récompense inique d'une participation contre nature du

chef de cette maison à l'ingratitude du peuple français envers le plus

innocent et le plus dévoué des rois, et au meurtre de ce roi sur

l'échafaud de 1793. Ce que ce peuple aujourd'hui semblait aimer dans

le nouveau duc d'Orléans, il faut l'avouer, c'était le fils du 21

janvier. Cela révoltait en moi ma conscience de royaliste et d'honnête

homme. Sans avoir de haine, j'avais de l'humeur contre la popularité

du duc d'Orléans; elle semblait outrager la justice et la Providence;

les caresses trop subalternes et trop significatives, à sa rentrée de

l'émigration, aux survivants de 1791 et aux généraux bonapartistes de

1815 et de l'île d'Elbe, achevaient de me désaffectionner de cette

branche de la dynastie. Ces cajoleries et ces sourires d'intelligence

aux ennemis de la Restauration, quand on était restauré soi-même et

comblé de richesses, de faveurs, d'honneurs, par cette Restauration si

clémente au passé, si généreusement imprudente pour l'avenir, tout

cela, comme dit Tacite, _mal odorait si près du trône_. Je voyais

encore quelquefois par déférence et assez familièrement le duc

d'Orléans; il me traitait avec distinction; il m'entretint même avec

un rare talent d'élocution une fois très-longuement de politique

étrangère, sans craindre de dénigrer ouvertement la diplomatie du

gouvernement de Charles X, et d'exposer hardiment et savamment la

politique étrangère qu'il dessinerait pour son gouvernement, s'il

était roi. Mais, tout en se livrant avec une apparente confiance à des

épanchements téméraires dans la bouche d'un premier prince du sang, il

comblait de toutes ses faveurs, de toutes ses caresses d'intimité les

généraux, les pamphlétaires et les orateurs de la faction bonapartiste

ou de la faction démagogique survivants du 20 mars 1815 ou de 1791.

Héritier du trône sans doute, mais se posant surtout en héritier

éventuel et présomptif des factions contre sa famille;

Honnête homme dans l'acception privée de ce mot, mais non honnête

parent, comme les événements ne l'ont que trop démontré depuis.

Malgré mon respect pour son rang et malgré mon appréciation très-haute

de son esprit politique, cette attitude ambidextre m'inspirait plus

d'éloignement que d'attrait pour ce prince.

Ce fut le motif qui m'empêcha de solliciter de lui la moindre

intervention de son crédit auprès des ministres de la Restauration

pour mon avancement dans mon humble carrière diplomatique; il m'eût

semblé peu loyal de me servir du crédit d'un prince du sang dont les

opinions me répugnaient, pour m'avancer dans un parti royaliste

prédestiné à combattre ses intrigues; ce n'était pas là de la bonne

guerre; je restai donc simplement ce que je devais être dans mes

relations de convenance avec cette auguste maison, autrefois

protectrice de ma famille, sans empressement, mais sans hostilité,

respectueux en dehors, mais désapprobateur en dedans, poli, mais

réservé, honorant la personne du prince, mais adversaire de son

parti.

Une circonstance accidentelle nous brouilla ouvertement pendant

quelques mois, et une réparation, fièrement exigée par moi, nous

raccommoda; voici comment:

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 139 / 208 题