M. Dupin, dans un volume récent, renouvelle encore contre moi cette
accusation irréfléchie de n'avoir pas proclamé la régence, la régence
d'une femme intéressante sans doute, mais d'une femme exclue du
gouvernement par la loi que le parti d'Orléans venait de se faire à
lui-même; régence aussi illégale par conséquent que la république, une
régence déjà tombée dans la rue et ramenée, à travers la révolution
et l'armée immobiles, à la porte d'une Chambre dissoute de fait.
Et au nom de quoi aurais-je proclamé cette régence des Orléanistes,
moi qui n'avais jamais voulu adhérer au gouvernement, schisme de
famille, de 1830; moi qui lui avais renvoyé toutes mes places
diplomatiques pour ne pas le servir; moi qui m'étais respectueusement
refusé à tout rapport avec cette royauté, par scrupule de fidélité à
mes souvenirs! En vérité, M. Dupin et les Orléanistes auraient bien
ri, le lendemain, d'un légitimiste de coeur refaisant après coup une
seconde révolution de 1830, et réinstallant une seconde monarchie
d'Orléans, pour l'attaquer le surlendemain!
Et quand j'aurais tenté ce contre-sens à moi-même, l'aurais-je pu
accomplir avec l'ombre de succès un peu durable? Où étaient le peuple,
l'armée, les chambres, les ministres, pour sanctionner et soutenir
cette régence de hasard sortie d'une insurrection contre la royauté de
Juillet, aventure dans une aventure, illégalité dans une illégalité,
révolution de 1830 dans une révolution de 1830, belle-fille contre le
beau-père, petit-fils contre l'aïeul, belle-soeur contre le
beau-frère, neveu contre les oncles, chaos dans un chaos!
Et puisque M. Dupin et les révolutionnaires orléanistes de 1830
pensent qu'une régence était si facile et si simple à faire, et à
faire durer huit jours seulement, que ne la faisaient-ils eux-mêmes?
Qui les gênait?
Certes, c'était à eux, orléanistes, et non à moi, adversaire de la
royauté illégitime d'Orléans, de se charger de ce rôle; logique en
eux, il était absurde en moi. M. Dupin n'y a pas pensé. Si l'empire
qu'il sert aujourd'hui, comme il a servi la légitimité, la royauté de
juillet, la république, avec un zèle qui ne faiblit jamais et avec un
talent qui grandit toujours; si, dis-je, l'empire venait à chanceler
dans une journée de février quelconque, que penserait M. Dupin d'un
républicain, d'un légitimiste, d'un orléaniste qui viendrait sur le
champ de mort de l'empire écroulé, quoi faire? Proclamer un empire de
branche cadette et factieuse? cela ne serait pas moins ridicule que le
rôle que M. Dupin et ses amis me reprochent de n'avoir pas pris le 24
février! En vérité, si je l'avais pris, ce rôle, je ne saurais pas
aujourd'hui où cacher ma honte. Il faut respecter et protéger le
malheur d'une dynastie qui s'écroule sur son faux principe, c'est ce
que nous avons fait; mais il ne faut pas relever un faux principe
tombé pour servir de base au trône d'une veuve qu'on admire et d'un
enfant qu'on plaint. Une veuve n'a pas besoin d'une régence pour se
consoler d'un sépulcre, et un enfant, pour être heureux, n'a pas
besoin pour hochet d'un sceptre dérobé à un aïeul dans l'escamotage
d'une demi-révolution.