Mon action politique ne commença que dans une grande tempête imprévue,
le jour même d'une chute soudaine de la royauté de Juillet, déjà en
fuite avant d'avoir eu le temps de combattre.
Ce jour-là je fus roi d'une heure, c'est vrai. Placé, par mon
indépendance des partis, entre tous les partis, les républicains se
jetèrent à moi par inquiétude de leur triomphe; les royalistes, par
peur de leur défaite; les légitimistes, par le sentiment de leur
inopportunité et de leur impuissance dans cet anéantissement du trône;
le peuple surtout, par l'intérêt de salut public et par ce besoin d'un
chef qui parle plus haut que toutes les théories dans les périls
extrêmes des tremblements de tous les foyers.
Ce n'était pas un gouvernement qu'il fallait créer à la minute, il
n'en aurait pas duré deux. C'était un sauvetage qu'il fallait
organiser sous le nom de république. J'eus le sentiment de cette
vérité.
Au lieu de suivre en hésitant un mouvement désordonné qui allait mener
de convulsions en convulsions désormais irrésistibles aux derniers
abîmes, je fis résolument la république; je la fis seul, quoi qu'on
vous en dise; j'en assume seul la responsabilité; je nommai seul les
chefs les plus en vue et les plus populaires qui pouvaient lui
apporter l'autorité des différentes factions auxquelles ils
appartenaient; je me nommai moi-même, parce que je n'appartenais à
aucune, et parce que, soutenu par le peuple, seul je pouvais être
arbitre dans ce conseil souverain du gouvernement. La France fut
admirable de sagesse et d'héroïsme, on ne le dira jamais assez. Folle
la veille, lâche le lendemain, elle fut pendant les quatre mois du
danger au niveau d'elle-même; la république, contre laquelle elle
vocifère tant depuis, fut son salut. Un homme d'État renversé, mais
qui s'éleva lui-même en ce moment à la hauteur d'un vrai patriotisme,
M. Thiers, en trouva sur l'heure la vraie formule. «Gardons la
république, car c'est le gouvernement qui nous divise le moins.» C'est
la pensée que j'avais exprimée autrement en entrant le jour même à
l'hôtel de ville, ces Tuileries du peuple.