Voilà quels étaient mes plans de jeunesse.
Ce n'étaient pas les plans de Dieu.
L'orgueil y avait trop de part pour qu'ils fussent ratifiés par ce que
les anciens nommaient la destinée, et par cette puissance
incorruptible que nous nommons Providence.
Tout a tourné autrement que je ne l'avais orgueilleusement conçu dans
mes puériles ambitions d'avenir. En poésie, je n'ai été qu'une main
novice qui fait rendre par un attouchement léger quelques accords à un
instrument à cordes dont le doigté n'est pas une vraie science, mais
une inhabile improvisation de l'âme.
En ambition militaire, l'occasion m'a manqué; j'ai vécu dans un temps
de paix; il n'y avait guerre que d'idées.
En éloquence politique, je suis arrivé trop tard aux tribunes dites
parlementaires, pour développer les forces réelles de l'éloquence
raisonnée et passionnée que je sentais véritablement rugir en moi
comme des lions muselés entre les barreaux d'une ménagerie.
De plus, ma fausse situation dans les chambres de 1830 à 1848 ne me
laissait pas la liberté de mes mouvements; je n'étais d'aucun parti
actif, et, par conséquent, j'étais en suspicion légitime à tous les
partis.
L'éclectisme, qui est l'attitude de la vérité dans les philosophes,
est la faiblesse des hommes d'État dans les temps de passion.
Sorti de la Restauration avec d'amers regrets de sa chute, adversaire
de coeur de la royauté de 1830, ennemi trop honnête cependant pour
m'allier avec les factions, ou légitimistes, ou révolutionnaires, qui
conspiraient la ruine de cette royauté sans avoir à offrir à sa place
qu'une anarchie au pays, je vivais dans le vague et je parlais sans
échos. La tribune n'était véritablement pour moi qu'un exercice
semblable à celui de Démosthène sur le bord de la mer. Il parlait aux
flots qui étouffaient sa voix, et moi aux partis qui cherchaient à
étouffer la mienne. La France seule en entendait quelques
retentissements dans les journaux indépendants, et voyait croître
autour de mon nom une lente popularité qui devait lui être utile un
jour.