XVII

Voilà quels étaient mes plans de jeunesse.

Ce n'étaient pas les plans de Dieu.

L'orgueil y avait trop de part pour qu'ils fussent ratifiés par ce que

les anciens nommaient la destinée, et par cette puissance

incorruptible que nous nommons Providence.

Tout a tourné autrement que je ne l'avais orgueilleusement conçu dans

mes puériles ambitions d'avenir. En poésie, je n'ai été qu'une main

novice qui fait rendre par un attouchement léger quelques accords à un

instrument à cordes dont le doigté n'est pas une vraie science, mais

une inhabile improvisation de l'âme.

En ambition militaire, l'occasion m'a manqué; j'ai vécu dans un temps

de paix; il n'y avait guerre que d'idées.

En éloquence politique, je suis arrivé trop tard aux tribunes dites

parlementaires, pour développer les forces réelles de l'éloquence

raisonnée et passionnée que je sentais véritablement rugir en moi

comme des lions muselés entre les barreaux d'une ménagerie.

De plus, ma fausse situation dans les chambres de 1830 à 1848 ne me

laissait pas la liberté de mes mouvements; je n'étais d'aucun parti

actif, et, par conséquent, j'étais en suspicion légitime à tous les

partis.

L'éclectisme, qui est l'attitude de la vérité dans les philosophes,

est la faiblesse des hommes d'État dans les temps de passion.

Sorti de la Restauration avec d'amers regrets de sa chute, adversaire

de coeur de la royauté de 1830, ennemi trop honnête cependant pour

m'allier avec les factions, ou légitimistes, ou révolutionnaires, qui

conspiraient la ruine de cette royauté sans avoir à offrir à sa place

qu'une anarchie au pays, je vivais dans le vague et je parlais sans

échos. La tribune n'était véritablement pour moi qu'un exercice

semblable à celui de Démosthène sur le bord de la mer. Il parlait aux

flots qui étouffaient sa voix, et moi aux partis qui cherchaient à

étouffer la mienne. La France seule en entendait quelques

retentissements dans les journaux indépendants, et voyait croître

autour de mon nom une lente popularité qui devait lui être utile un

jour.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 135 / 208 题