XVI

Bien jeune encore et lorsque mes premiers succès littéraires m'avaient

donné le pressentiment d'une carrière aussi complète, que mes modestes

facultés d'_amateur_ plutôt que d'artiste me permettaient de former un

plan de vie plus ou moins illustre, je m'étais dit et j'avais dit bien

souvent à mes amis de jeunesse: «Si Dieu me seconde, j'emploierai les

années qu'il daignera m'accorder à trois grandes choses qui sont,

selon moi, les trois missions de l'homme d'élite ici-bas.» (J'aurais

dû dire les trois vanités, maintenant que toutes ces vanités sont

mortes en moi et que je les expie par autant d'humiliations sur la

terre, afin qu'elles me soient pardonnées là-haut.)

«J'emploierai donc, disais-je à ces amis, ma première jeunesse à la

poésie, cette rosée de l'aurore au lever d'un sentiment dans l'âme

matinale; je ferai des vers, parce que les vers, langue indécise entre

ciel et terre, moitié songe moitié réalité, moitié musique moitié

pensée, sont l'idiome de l'espérance qui colore le matin de la vie, de

l'amour qui enivre, du bonheur qui enchante, de la douleur qui pleure,

de l'enthousiasme qui prie.

«Quand j'aurai chanté en moi-même et pour quelques âmes musicales

comme la mienne, qui évaporent ainsi le trop-plein de leur calice

avant l'heure des grands soleils, je passerai ma plume rêveuse à

d'autres plus jeunes et plus véritablement doués que moi; je

chercherai dans les événements passés ou contemporains un sujet

d'histoire, le plus vaste, le plus philosophique, le plus dramatique,

le plus tragique de tous les sujets que je pourrai trouver dans le

temps, et j'écrirai en prose, plus solide et plus usuelle, cette

histoire, dans le style qui se rapprochera le plus, selon mes forces,

du style métallique, nerveux, profond, pittoresque, palpitant de

sensibilité, plein de sens, éclatant d'images, palpable de relief,

sobre mais chaud de couleurs, jamais déclamatoire et toujours pensé;

autant dire, si je le peux, dans le style de _Tacite_; de _Tacite_, ce

philosophe, ce poëte, ce sculpteur, ce peintre, cet homme d'État des

historiens, homme plus grand que l'homme, toujours au niveau de ce

qu'il raconte, toujours supérieur à ce qu'il juge, porte-voix de la

Providence qui n'affaiblit pas l'accent de la conscience dont il est

l'organe, qui ne laisse aucune vertu au-dessus de son admiration,

aucun forfait au-dessous de sa colère; Tacite, le grand justicier du

monde romain, qui supplée seul la vengeance des dieux, quand cette

justice dort!

«Quand j'aurai écrit ce livre d'histoire, complément de ma célébrité

littéraire de jeunesse, si j'ai le hasard de conquérir cette double

célébrité du poëte et de l'historien, je jetterai de nouveau la plume,

la plume, après tout, hochet du talent, instrument trop insuffisant et

trop spéculatif de la pensée; la plume, qui n'est rien devant l'épée.

J'entrerai résolûment dans l'action, et je consacrerai les années de

ma maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature, qui aime à

jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties dont les

vaincus sont des victimes, dont les vainqueurs sont des héros.

«Et si la guerre, que je préfère à tout, me manque, je monterai aux

tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain où l'on ne meurt

pas moins de ses blessures au coeur que l'on ne meurt ailleurs du feu

et du fer; et je tâcherai de me munir, quoique tardivement,

d'éloquence, cette action parlée qui confond dans Démosthène, dans

Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature

et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux

immortalités en une.

«Enfin, s'il m'est accordé de survivre aux révolutions, aux guerres

civiles, aux poignards des sicaires, des Catilina, des Clodius, des

Octave, des Antoine de mon temps, et de vieillir couché sur mes

propres décombres, brisé de coeur, mais sain d'esprit, j'emploierai

ces dernières années de grâce à l'oeuvre finale de toute intelligence,

à la contemplation et l'invocation de mon Créateur; je ferai, comme

Cicéron, le livre éternellement à faire, _De natura deorum_; je

mêlerai mon grain d'encens à l'encens des siècles.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 134 / 208 题