Bien jeune encore et lorsque mes premiers succès littéraires m'avaient
donné le pressentiment d'une carrière aussi complète, que mes modestes
facultés d'_amateur_ plutôt que d'artiste me permettaient de former un
plan de vie plus ou moins illustre, je m'étais dit et j'avais dit bien
souvent à mes amis de jeunesse: «Si Dieu me seconde, j'emploierai les
années qu'il daignera m'accorder à trois grandes choses qui sont,
selon moi, les trois missions de l'homme d'élite ici-bas.» (J'aurais
dû dire les trois vanités, maintenant que toutes ces vanités sont
mortes en moi et que je les expie par autant d'humiliations sur la
terre, afin qu'elles me soient pardonnées là-haut.)
«J'emploierai donc, disais-je à ces amis, ma première jeunesse à la
poésie, cette rosée de l'aurore au lever d'un sentiment dans l'âme
matinale; je ferai des vers, parce que les vers, langue indécise entre
ciel et terre, moitié songe moitié réalité, moitié musique moitié
pensée, sont l'idiome de l'espérance qui colore le matin de la vie, de
l'amour qui enivre, du bonheur qui enchante, de la douleur qui pleure,
de l'enthousiasme qui prie.
«Quand j'aurai chanté en moi-même et pour quelques âmes musicales
comme la mienne, qui évaporent ainsi le trop-plein de leur calice
avant l'heure des grands soleils, je passerai ma plume rêveuse à
d'autres plus jeunes et plus véritablement doués que moi; je
chercherai dans les événements passés ou contemporains un sujet
d'histoire, le plus vaste, le plus philosophique, le plus dramatique,
le plus tragique de tous les sujets que je pourrai trouver dans le
temps, et j'écrirai en prose, plus solide et plus usuelle, cette
histoire, dans le style qui se rapprochera le plus, selon mes forces,
du style métallique, nerveux, profond, pittoresque, palpitant de
sensibilité, plein de sens, éclatant d'images, palpable de relief,
sobre mais chaud de couleurs, jamais déclamatoire et toujours pensé;
autant dire, si je le peux, dans le style de _Tacite_; de _Tacite_, ce
philosophe, ce poëte, ce sculpteur, ce peintre, cet homme d'État des
historiens, homme plus grand que l'homme, toujours au niveau de ce
qu'il raconte, toujours supérieur à ce qu'il juge, porte-voix de la
Providence qui n'affaiblit pas l'accent de la conscience dont il est
l'organe, qui ne laisse aucune vertu au-dessus de son admiration,
aucun forfait au-dessous de sa colère; Tacite, le grand justicier du
monde romain, qui supplée seul la vengeance des dieux, quand cette
justice dort!
«Quand j'aurai écrit ce livre d'histoire, complément de ma célébrité
littéraire de jeunesse, si j'ai le hasard de conquérir cette double
célébrité du poëte et de l'historien, je jetterai de nouveau la plume,
la plume, après tout, hochet du talent, instrument trop insuffisant et
trop spéculatif de la pensée; la plume, qui n'est rien devant l'épée.
J'entrerai résolûment dans l'action, et je consacrerai les années de
ma maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature, qui aime à
jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties dont les
vaincus sont des victimes, dont les vainqueurs sont des héros.
«Et si la guerre, que je préfère à tout, me manque, je monterai aux
tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain où l'on ne meurt
pas moins de ses blessures au coeur que l'on ne meurt ailleurs du feu
et du fer; et je tâcherai de me munir, quoique tardivement,
d'éloquence, cette action parlée qui confond dans Démosthène, dans
Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature
et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux
immortalités en une.
«Enfin, s'il m'est accordé de survivre aux révolutions, aux guerres
civiles, aux poignards des sicaires, des Catilina, des Clodius, des
Octave, des Antoine de mon temps, et de vieillir couché sur mes
propres décombres, brisé de coeur, mais sain d'esprit, j'emploierai
ces dernières années de grâce à l'oeuvre finale de toute intelligence,
à la contemplation et l'invocation de mon Créateur; je ferai, comme
Cicéron, le livre éternellement à faire, _De natura deorum_; je
mêlerai mon grain d'encens à l'encens des siècles.»