Une grande histoire est un grand jugement dans ces procès d'opinions.
Ce jugement manquait à la France; c'était une bonne oeuvre que
d'essayer de le porter selon mes faibles forces. J'y pensais depuis
longtemps. J'avais deux mobiles.
Le premier, tout moral, c'était de démontrer historiquement au peuple,
et surtout aux hommes d'État, que le crime politique, populaire,
démocratique ou aristocratique, déshonorait ou perdait fatalement
toutes les causes qui croyaient pouvoir se servir pour leur succès de
cette arme à deux tranchants;
Que la Providence était aussi logique que la conscience;
Que les événements ne pardonnaient pas plus que Dieu l'emploi des
moyens criminels, même pour les causes les plus légitimes, et qu'en
commentant avec clairvoyance la Révolution française, le plus vaste et
le plus confus des événements modernes, on trouverait toujours
infailliblement un excès pour cause d'un revers, et un crime pour
cause d'une catastrophe.
En un mot, je voulais, comme le veut la Providence, que l'histoire fût
un cours de morale et que l'honnêteté des moyens fût la légitimité des
innovations.
Un tel livre eût été le code en action de la politique; mais il
fallait une main divine pour l'écrire: je n'étais qu'un homme de bonne
volonté.
Le second mobile qui me sollicitait intérieurement à écrire cette
histoire à la fois dramatique et critique de la Révolution française,
était, je l'avoue, un mobile humain, une ambition d'artiste, une soif
de gloire d'écrivain toute semblable à la pensée d'un peintre qui
entreprend une page historique ou un portrait, et qui n'a pas pour
objet seulement de faire ressemblant, mais de faire beau, afin que
dans le tableau ou dans le portrait on ne voie pas uniquement
l'intérêt du sujet, mais qu'on voie aussi le génie du pinceau et la
gloire du peintre. Ici, je m'excuse, et il faut m'excuser: _Homo sum._