XV

Une grande histoire est un grand jugement dans ces procès d'opinions.

Ce jugement manquait à la France; c'était une bonne oeuvre que

d'essayer de le porter selon mes faibles forces. J'y pensais depuis

longtemps. J'avais deux mobiles.

Le premier, tout moral, c'était de démontrer historiquement au peuple,

et surtout aux hommes d'État, que le crime politique, populaire,

démocratique ou aristocratique, déshonorait ou perdait fatalement

toutes les causes qui croyaient pouvoir se servir pour leur succès de

cette arme à deux tranchants;

Que la Providence était aussi logique que la conscience;

Que les événements ne pardonnaient pas plus que Dieu l'emploi des

moyens criminels, même pour les causes les plus légitimes, et qu'en

commentant avec clairvoyance la Révolution française, le plus vaste et

le plus confus des événements modernes, on trouverait toujours

infailliblement un excès pour cause d'un revers, et un crime pour

cause d'une catastrophe.

En un mot, je voulais, comme le veut la Providence, que l'histoire fût

un cours de morale et que l'honnêteté des moyens fût la légitimité des

innovations.

Un tel livre eût été le code en action de la politique; mais il

fallait une main divine pour l'écrire: je n'étais qu'un homme de bonne

volonté.

Le second mobile qui me sollicitait intérieurement à écrire cette

histoire à la fois dramatique et critique de la Révolution française,

était, je l'avoue, un mobile humain, une ambition d'artiste, une soif

de gloire d'écrivain toute semblable à la pensée d'un peintre qui

entreprend une page historique ou un portrait, et qui n'a pas pour

objet seulement de faire ressemblant, mais de faire beau, afin que

dans le tableau ou dans le portrait on ne voie pas uniquement

l'intérêt du sujet, mais qu'on voie aussi le génie du pinceau et la

gloire du peintre. Ici, je m'excuse, et il faut m'excuser: _Homo sum._

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 133 / 208 题