Or, quel était l'état des choses en France, et quelles étaient mes
propres dispositions d'esprit en 1846, quand j'écrivis cette histoire?
L'esprit de la France était très-troublé, très-peu propre par
conséquent à jeter un regard d'ensemble et surtout un regard impartial
sur la Révolution française, très-peu propre aussi à porter un
jugement sain et définitif sur les hommes qui avaient été, en bien ou
en mal, les grands acteurs de cette révolution.
M. Thiers, dont on ne m'accusera pas de dénigrer les grandes oeuvres
historiques (voyez mes Entretiens sur _l'Histoire de l'Empire_, que
j'ai appelée, le premier, _le livre du siècle_), M. Thiers n'était pas
encore ce qu'il est; l'âge et la vie publique pleine de bon sens, de
fautes expiées, de leçons terribles, n'avaient pas donné encore à son
esprit ce sens de la moralité ou de l'immoralité des événements et des
caractères qui est la vertu de l'histoire. Il écrivait au point de vue
du succès, non au point de vue de la morale. Il venait d'écrire ainsi
sans profondeur, sans philosophie, sans justice, une histoire de la
Révolution qui n'était qu'une adulation à la Révolution elle-même. On
avait fait à ce livre, très-superficiel selon moi, une vogue de
circonstance et une popularité de parti. Plus j'ai étudié les faits,
les hommes, les événements de la Révolution française, plus ce livre a
baissé dans mon esprit; mais _habent sua fata libelli_. Cette histoire
amnistiait les erreurs, les tyrannies, les sévices même de la
Révolution; elle faisait remonter la colère et le mépris de la nation
jusque sur les victimes. Son mérite était précisément d'être fausse.
Il fallait des passions et non des principes à la démocratie; elle
avait trouvé un jeune homme de talent, elle lui dit: «Fais mon
portrait, mais flatte-moi, et défigure mes ennemis, je te nommerai
peintre du peuple.»
Du côté opposé, les historiens de la Révolution dans le parti
royaliste, religieux, aristocratique, n'avaient écrit sous le nom
d'histoire que le martyrologe des victimes de 1791 à 1794; ils avaient
barbouillé de sang tous les principes les plus saints et les plus
innocents de la philosophie révolutionnaire du dix-huitième siècle.
Parce que Danton, Marat, Robespierre, avaient été des meurtriers, il
semblait, à les lire, que la liberté modérée, l'égalité devant la loi,
la tolérance devant Dieu, la représentation de toutes les classes, de
tous les droits, de tous les intérêts devant les institutions, étaient
des délires ou des crimes. De telles histoires, pamphlets de la
démocratie ou pamphlets de l'aristocratie, n'étaient propres qu'à
éterniser la guerre civile des esprits entre les enfants d'un même
peuple.