Il est donc non-seulement permis de changer en vivant, mais c'est un
devoir de conscience. Bien entendu que cette théorie du changement
s'applique à l'esprit, mais non au coeur; que le changement doit être
désintéressé et non vénal; que tout changement qui consiste à
abandonner une cause vaincue parce qu'elle est vaincue est une
lâcheté; que tout changement qui consiste à s'allier à une cause
victorieuse parce qu'elle est victorieuse est une abjection de
caractère; que changer par ambition, c'est une suspicion légitime de
vice; que changer par cupidité de fortune, est une vénalité du coeur
qui déshonore la vérité même; que changer d'amis quand la fortune les
trahit, est une versatilité d'affection qui prouve la courtisanerie de
l'âme. Mais que changer d'opinion sans abandonner ses sentiments
personnels, ni les vaincus, ni les malheureux, ni les faibles; changer
à ses dépens en s'exposant sciemment, au contraire, aux dénigrements
d'intentions, aux colères du respect humain, au mépris des partis et
aux souffrances de considération qui suivent ordinairement ces progrès
des hommes sincères dans ce qu'ils croient la route des améliorations
morales et des vérités progressives, c'est souffrir pour la cause du
bien, c'est le martyre d'esprit pour la vérité, martyre que les hommes
aggravent par leur fiel et par leur vinaigre, mais que la vérité
récompense par les jouissances de la conscience.
Même quand le martyre s'est trompé de cause, il ne s'est pas trompé
de vertu!