Je pense ainsi, et voilà pourquoi je ne me reproche point d'avoir
changé quelquefois, dans le cours de mes années, d'opinions ou de
marche dans les situations diverses où se sont trouvés notre pays et
notre temps. Je me reprocherais plutôt de n'avoir pas assez changé,
c'est-à-dire de n'avoir pas assez profité du temps que Dieu m'a laissé
vivre pour me transformer davantage encore; d'avoir peut-être trop
sacrifié aux convenances, aux situations antécédentes, au respect
humain, à toutes ces considérations personnelles qui empêchent de se
démentir plus franchement de ce qu'on a dit étourdiment sur la foi
d'autrui dans son âge d'ignorance: toutes choses qui sont louables au
point de vue du monde, mais qui sont méprisables au point de vue de
Dieu; freins timides qui retardent la marche de la pensée d'un siècle
par la difficulté d'avouer que le vieil homme est mort en vous, qu'on
est un nouvel homme, et par le désir naturel, mais coupable, de
concilier vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme
d'aujourd'hui.
Dire: «Je me suis trompé,» c'est le prosternement de l'orgueil, et cet
orgueil, cependant, il faut le fouler aux pieds, si l'on veut être
honnête homme jusqu'à la moelle, et mériter l'indulgence du juge
futur, en acceptant les sévérités et les humiliations du juge présent.
Et voilà pourquoi je changerais encore sans hésitation si je venais à
découvrir que mes opinions actuelles sont des erreurs, et qu'il y a
des routes nouvellement découvertes dans lesquelles la marche est plus
sûre, le sol plus solide et les vertus sociales plus mûres et plus
abondantes pour l'humanité.