XII

Je pense ainsi, et voilà pourquoi je ne me reproche point d'avoir

changé quelquefois, dans le cours de mes années, d'opinions ou de

marche dans les situations diverses où se sont trouvés notre pays et

notre temps. Je me reprocherais plutôt de n'avoir pas assez changé,

c'est-à-dire de n'avoir pas assez profité du temps que Dieu m'a laissé

vivre pour me transformer davantage encore; d'avoir peut-être trop

sacrifié aux convenances, aux situations antécédentes, au respect

humain, à toutes ces considérations personnelles qui empêchent de se

démentir plus franchement de ce qu'on a dit étourdiment sur la foi

d'autrui dans son âge d'ignorance: toutes choses qui sont louables au

point de vue du monde, mais qui sont méprisables au point de vue de

Dieu; freins timides qui retardent la marche de la pensée d'un siècle

par la difficulté d'avouer que le vieil homme est mort en vous, qu'on

est un nouvel homme, et par le désir naturel, mais coupable, de

concilier vaniteusement en vous l'homme d'hier et l'homme

d'aujourd'hui.

Dire: «Je me suis trompé,» c'est le prosternement de l'orgueil, et cet

orgueil, cependant, il faut le fouler aux pieds, si l'on veut être

honnête homme jusqu'à la moelle, et mériter l'indulgence du juge

futur, en acceptant les sévérités et les humiliations du juge présent.

Et voilà pourquoi je changerais encore sans hésitation si je venais à

découvrir que mes opinions actuelles sont des erreurs, et qu'il y a

des routes nouvellement découvertes dans lesquelles la marche est plus

sûre, le sol plus solide et les vertus sociales plus mûres et plus

abondantes pour l'humanité.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 130 / 208 题