IX

Que vous ayez eu toutes ces nobles illusions du royalisme, des

gouvernements à une tête, des gouvernements à trois têtes, des

gouvernements de parole, des dictatures ou des républiques dans votre

jeunesse, sur la foi des théories toujours séduisantes comme les

mirages de l'esprit humain, cela est naturel, honorable même, aux

différentes phases d'une vie qui pense. Les théories sont les beaux

songes des hommes de bien; il est glorieux d'être successivement

trompé par elles; ces déceptions sont les douleurs sans doute, mais

non les remords de l'esprit. Et l'on veut qu'après soixante années

d'épreuves de toutes ces natures de gouvernement, vous vous imposiez

la loi de croire ce que vous ne croyez plus, de dire ce que vous ne

pensez plus, d'affecter par vanité de constance dans vos opinions une

opiniâtreté de mauvaise foi dans des doctrines qui vous ont menti,

déçu, trompé tant de fois!

C'est là une ostentation de fausse sagesse qui n'est que la répugnance

de l'orgueil humain à confesser sa faiblesse, ou bien ce n'est qu'une

improbité d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction

pour acheter à ce prix l'estime du vulgaire, qui s'attache à ces

immutabilités d'attitude comme à des preuves de force, tandis qu'elles

ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des

fanfaronnades du caractère.

Je dirai plus, ces immutabilités d'opinion sont une offense à Celui

qui a fait de la vie un enseignement à tous les âges, un refus de

prêter l'oreille, l'esprit, le coeur à Celui qui nous éclaire par

l'expérience, depuis le premier jour où l'homme pense et doute

jusqu'au jour où il cesse de penser et de douter. De toutes les heures

de la vie, chacune est chargée de nous apporter une vérité; aucune de

ces heures ne vient à nous les mains vides, et c'est peut-être la

dernière heure d'une longue vie qui vous apporte la vérité la plus

précieuse en récompense de votre sincérité à la rechercher et de votre

patience à l'attendre.

X

En résumé, la vie est une leçon que le temps est chargé de donner à

l'homme en lui faisant épeler, syllabe par syllabe, les événements.

Celui qui n'a pas changé n'a pas vécu, puisqu'il n'a rien appris.

Celui qui prétend avoir tout su le premier jour est un homme qui

n'avait ni raison de naître, ni raison de vivre, ni raison de mourir,

car il n'avait rien à apprendre en naissant.

Il n'avait rien appris en vivant, il mourait sans emporter ou sans

laisser après lui sur la terre le moindre profit de la vie: théorie de

l'immobilité qui fait de l'homme immuable la _créature du temps

perdu_.

Une telle théorie insulte à la fois l'homme et Dieu. N'insistons pas:

changer, c'est vivre; vivre, c'est changer.

La vie n'est pas semblable à ces fontaines d'Auvergne, pleines de

sédiments impurs, qui pétrifient ce qu'on leur jette, et qui, au lieu

d'une fleur ou d'un fruit, vous rendent une pierre. La vie est un

courant qui mène à la vérité, c'est-à-dire au bien. Le temps sait

tout; et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant à nos

ignorances et en lui demandant ses secrets.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 128 / 208 题