Que vous ayez eu toutes ces nobles illusions du royalisme, des
gouvernements à une tête, des gouvernements à trois têtes, des
gouvernements de parole, des dictatures ou des républiques dans votre
jeunesse, sur la foi des théories toujours séduisantes comme les
mirages de l'esprit humain, cela est naturel, honorable même, aux
différentes phases d'une vie qui pense. Les théories sont les beaux
songes des hommes de bien; il est glorieux d'être successivement
trompé par elles; ces déceptions sont les douleurs sans doute, mais
non les remords de l'esprit. Et l'on veut qu'après soixante années
d'épreuves de toutes ces natures de gouvernement, vous vous imposiez
la loi de croire ce que vous ne croyez plus, de dire ce que vous ne
pensez plus, d'affecter par vanité de constance dans vos opinions une
opiniâtreté de mauvaise foi dans des doctrines qui vous ont menti,
déçu, trompé tant de fois!
C'est là une ostentation de fausse sagesse qui n'est que la répugnance
de l'orgueil humain à confesser sa faiblesse, ou bien ce n'est qu'une
improbité d'esprit donnant au monde une fausse monnaie de conviction
pour acheter à ce prix l'estime du vulgaire, qui s'attache à ces
immutabilités d'attitude comme à des preuves de force, tandis qu'elles
ne sont le plus souvent que des impuissances de l'esprit ou des
fanfaronnades du caractère.
Je dirai plus, ces immutabilités d'opinion sont une offense à Celui
qui a fait de la vie un enseignement à tous les âges, un refus de
prêter l'oreille, l'esprit, le coeur à Celui qui nous éclaire par
l'expérience, depuis le premier jour où l'homme pense et doute
jusqu'au jour où il cesse de penser et de douter. De toutes les heures
de la vie, chacune est chargée de nous apporter une vérité; aucune de
ces heures ne vient à nous les mains vides, et c'est peut-être la
dernière heure d'une longue vie qui vous apporte la vérité la plus
précieuse en récompense de votre sincérité à la rechercher et de votre
patience à l'attendre.
X
En résumé, la vie est une leçon que le temps est chargé de donner à
l'homme en lui faisant épeler, syllabe par syllabe, les événements.
Celui qui n'a pas changé n'a pas vécu, puisqu'il n'a rien appris.
Celui qui prétend avoir tout su le premier jour est un homme qui
n'avait ni raison de naître, ni raison de vivre, ni raison de mourir,
car il n'avait rien à apprendre en naissant.
Il n'avait rien appris en vivant, il mourait sans emporter ou sans
laisser après lui sur la terre le moindre profit de la vie: théorie de
l'immobilité qui fait de l'homme immuable la _créature du temps
perdu_.
Une telle théorie insulte à la fois l'homme et Dieu. N'insistons pas:
changer, c'est vivre; vivre, c'est changer.
La vie n'est pas semblable à ces fontaines d'Auvergne, pleines de
sédiments impurs, qui pétrifient ce qu'on leur jette, et qui, au lieu
d'une fleur ou d'un fruit, vous rendent une pierre. La vie est un
courant qui mène à la vérité, c'est-à-dire au bien. Le temps sait
tout; et nous ne pouvons savoir quelque chose qu'en l'associant à nos
ignorances et en lui demandant ses secrets.