VIII

Quoi! vivre si longtemps ne t'aurait servi qu'à cela! Tu ne saurais

pas aujourd'hui que les plus belles philosophies n'ont que des jours

d'explosion et des années de fumée, fumée à travers laquelle on ne

reconnaît plus rien que des décombres; que les peuples, comme des

banqueroutiers de la vérité, ne tiennent jamais ce qu'ils promettent;

que les princes les meilleurs ne recueillent que l'assassinat, comme

Henri IV, ou le martyre, comme Louis XVI; que les réformateurs les

plus bienfaisants ont pour ennemis les utopistes les plus absurdes;

que les gouvernements héréditaires subissent les dérisions de la

nature, qui ne sanctionne pas toujours l'hérédité du génie ou des

vertus; que les gouvernements parlementaires subissent la domination

de l'intrigue, la fascination du talent, l'aristocratie de l'avocat,

qui prête sa voix à toutes les causes pourvu que l'on applaudisse, et

qui est aux assemblées ce que la caste militaire est aux despotes,

pourvu qu'ils les payent en grades et en gloire; que les gouvernements

absolus font porter à tous la responsabilité des fautes d'une seule

tête; que les gouvernements à trois pouvoirs sont souvent la lutte de

trois factions organisées qui consument le temps des peuples en vaines

querelles, qui n'ont d'autre mérite que d'empêcher les grands maux,

mais d'empêcher aussi les grandes améliorations, et qui finissent par

des Gracques ou par des Césars, ces héritiers naturels des anarchies

ou des servitudes; que les républiques sont la convocation du peuple

entier au jour d'écroulement de toute chose pour tout soutenir, le

tocsin du salut commun dans l'incendie des révolutions qui menace de

consumer l'édifice social; mais que si ces républiques sauvent tout,

elles ne fondent rien, à moins d'une lumière qui n'éclaire pas souvent

le fond des masses, d'une capacité qui manque encore au peuple, et

d'une vertu publique qui manque plus encore aux classes

gouvernementales.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 127 / 208 题