Quoi! vivre si longtemps ne t'aurait servi qu'à cela! Tu ne saurais
pas aujourd'hui que les plus belles philosophies n'ont que des jours
d'explosion et des années de fumée, fumée à travers laquelle on ne
reconnaît plus rien que des décombres; que les peuples, comme des
banqueroutiers de la vérité, ne tiennent jamais ce qu'ils promettent;
que les princes les meilleurs ne recueillent que l'assassinat, comme
Henri IV, ou le martyre, comme Louis XVI; que les réformateurs les
plus bienfaisants ont pour ennemis les utopistes les plus absurdes;
que les gouvernements héréditaires subissent les dérisions de la
nature, qui ne sanctionne pas toujours l'hérédité du génie ou des
vertus; que les gouvernements parlementaires subissent la domination
de l'intrigue, la fascination du talent, l'aristocratie de l'avocat,
qui prête sa voix à toutes les causes pourvu que l'on applaudisse, et
qui est aux assemblées ce que la caste militaire est aux despotes,
pourvu qu'ils les payent en grades et en gloire; que les gouvernements
absolus font porter à tous la responsabilité des fautes d'une seule
tête; que les gouvernements à trois pouvoirs sont souvent la lutte de
trois factions organisées qui consument le temps des peuples en vaines
querelles, qui n'ont d'autre mérite que d'empêcher les grands maux,
mais d'empêcher aussi les grandes améliorations, et qui finissent par
des Gracques ou par des Césars, ces héritiers naturels des anarchies
ou des servitudes; que les républiques sont la convocation du peuple
entier au jour d'écroulement de toute chose pour tout soutenir, le
tocsin du salut commun dans l'incendie des révolutions qui menace de
consumer l'édifice social; mais que si ces républiques sauvent tout,
elles ne fondent rien, à moins d'une lumière qui n'éclaire pas souvent
le fond des masses, d'une capacité qui manque encore au peuple, et
d'une vertu publique qui manque plus encore aux classes
gouvernementales.