Tu auras vu un schisme de famille s'emparer de ce trône par voie de
popularité fondée sur un mauvais souvenir, hérédité qui ne devait pas
être un crime dans les fils innocents des fautes du père, mais qui ne
devait pas être non plus un titre à la couronne tombée avec la tête
d'un martyr de la royauté.
Tu auras vu tomber à son tour, presque sans secousse, ce roi mal assis
sur les débris de sa maison, par la versatilité d'un peuple qui ne
sait ni haïr ni aimer longtemps.
Tu auras vu la France remise debout par l'effort de citoyens
désintéressés, appelée, sans acception de parti ou de caste, à se
gouverner elle-même, s'élever pendant quelques mois à une magnanime
modération et à une légalité volontaire, chercher en soi-même les
conditions de la liberté, sauver l'ordre, la vie des citoyens, la paix
du monde, puis abdiquer déplorablement son propre règne et préférer
la gloire d'un nom dynastique à sa propre dynastie républicaine, trop
fatigante pour sa faiblesse; semblable à ces souverains détrônés de
nos premières races qui, laissant les ciseaux du moine dépouiller
leurs fronts chevelus, regardaient du fond d'un cloître régner à leur
place l'élu du camp ou le maire du palais.
Tu auras vu ces mêmes multitudes, qui saluaient l'écroulement des
trônes, saluer de leurs acclamations la restauration des trônes; tu
auras vu les tribuns les plus démagogues se transformer en courtisans
les plus dévoués, sous prétexte de couronner le peuple en couronnant
l'armée. L'armée, peuple en effet, peuple héroïque sur les champs de
bataille, peuple qui sauve la patrie en uniforme, mais qui marche à
tous les tambours, pour ou contre tous les droits du peuple lui-même,
pourvu que la gloire militaire lui dore toutes les causes et lui
compte au même taux toutes les journées dans des états de services qui
vont du 18 brumaire à Marengo, d'Austerlitz à Waterloo, de Waterloo à
Alger, d'Alger à l'acclamation de la république, de l'acclamation de
la république au 2 décembre, du 2 décembre à Solferino, de Solferino
qui sait où.
Tu auras vu tout cela; tu auras appris pendant un demi-siècle ce que
valent les principes les plus contradictoires de gouvernement; tu
auras partagé le fanatisme presque unanime de 1789 pour la
régénération d'un royaume sous l'initiative si bien intentionnée d'un
roi philosophe et magnanime, qui se dépouillait lui-même de son
sceptre pour donner ce sceptre à son peuple; tu auras partagé trois
ans après l'indignation et le remords de la nation contre
l'ingratitude de ce peuple conduisant en pompe son bienfaiteur
couronné à l'échafaud et enseignant ainsi à l'histoire que la vertu
est un crime et que le premier devoir d'un roi, c'est de régner.
V
Tu auras partagé l'exécration du monde contre ces terroristes de la
première république, livrant tous les jours une ration de sang humain
à leurs séides, et croyant qu'on bâtit des monuments de liberté sur
des fondations de cadavres.
Tu auras partagé l'enthousiasme imprévoyant des armées affamées de
gloire et des citoyens affamés d'ordre pour un empire sorti des camps
pour expirer sur le sol deux fois conquis de la patrie.
Tu auras accueilli le retour des héritiers de Louis XVI comme une
providence, et tu les auras bannis, quelques années après, comme des
criminels d'État.
Tu auras eu des hymnes pour une monarchie, dite de Juillet, fondée sur
toutes les violations du droit monarchique, et tu auras eu des huées
contre elle le lendemain de sa chute.