J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de
l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: «Tu ne
changeras pas.»
Tu ne changeras pas, c'est-à-dire tu vivras des jours sans nombre, tu
verras des idées justes prendre la place de préjugés absurdes, des
trônes s'écrouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer
devant des nations, des gouvernements légitimes se fonder sur les
devoirs réciproques des hommes en société de services et de défense
mutuels, des démagogues surgir comme les vices incarnés de la
multitude, irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au
délire, jusqu'au meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour
prendre la hache au lieu de sceptre et pour promener, sur ce peuple
lui-même, ce niveau de fer qui trouve toujours une tête plus haute que
son envie; tu verras le sang le plus pur ou le plus scélérat couler à
torrents dans les rues de tes villes; tu verras les partis populaires
épuisés céder au parti soldatesque, première forme de la tyrannie; tu
verras un soldat popularisé par la victoire prendre à la fois la place
de la liberté, du trône et du peuple par un coup de main; tu le verras
provoquer le monde pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de
bataille annuel, faucher périodiquement les générations nouvelles,
plus vite que la nature ne les fait naître, pour son ambition, en
sorte que les vieillards se demandaient s'il y aurait encore une
jeunesse et si Dieu ne faisait plus naître les générations que pour
mourir à vingt ans au signe de ces pourvoyeurs de la gloire.
Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie à la
jeunesse de son peuple; et, prodige de démence, tu verras après trente
ans les peuples déifier ce consommateur de peuples et lui faire un
titre de règne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais été
fait, depuis César, en Occident!
Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux inévitable de
l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, où le
conquérant, conquis à son tour, allait devenir la proie de sa proie.
Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fumée de sang humain qui monte
au ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais
qui y monte pour défier sa justice et pour provoquer sa vengeance.
Tu auras vu des rois légitimes, héritiers d'un juste décapité,
rappelés de l'exil au trône, rapporter la paix, la liberté, la
libération du territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la
révolution; rétablir la souveraineté représentative du peuple; faire
prospérer leur pays sous la sauvegarde de tous les droits
équitablement pondérés; y faire fleurir l'éloquence de la tribune et
de la presse, cette royauté de l'intelligence de niveau avec la
royauté du sang; présider du haut d'un trône populaire à une véritable
renaissance de tous les arts de l'esprit, de toutes les industries de
la paix; tu les auras vus, frappés par les armes mêmes qu'ils avaient
remises à la nation, odieusement accusés des désastres que leur
présence venait réparer, et chassés du trône, d'exil en exil, par
l'ingratitude de la liberté.