III

J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de

l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: «Tu ne

changeras pas.»

Tu ne changeras pas, c'est-à-dire tu vivras des jours sans nombre, tu

verras des idées justes prendre la place de préjugés absurdes, des

trônes s'écrouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer

devant des nations, des gouvernements légitimes se fonder sur les

devoirs réciproques des hommes en société de services et de défense

mutuels, des démagogues surgir comme les vices incarnés de la

multitude, irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au

délire, jusqu'au meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour

prendre la hache au lieu de sceptre et pour promener, sur ce peuple

lui-même, ce niveau de fer qui trouve toujours une tête plus haute que

son envie; tu verras le sang le plus pur ou le plus scélérat couler à

torrents dans les rues de tes villes; tu verras les partis populaires

épuisés céder au parti soldatesque, première forme de la tyrannie; tu

verras un soldat popularisé par la victoire prendre à la fois la place

de la liberté, du trône et du peuple par un coup de main; tu le verras

provoquer le monde pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de

bataille annuel, faucher périodiquement les générations nouvelles,

plus vite que la nature ne les fait naître, pour son ambition, en

sorte que les vieillards se demandaient s'il y aurait encore une

jeunesse et si Dieu ne faisait plus naître les générations que pour

mourir à vingt ans au signe de ces pourvoyeurs de la gloire.

Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie à la

jeunesse de son peuple; et, prodige de démence, tu verras après trente

ans les peuples déifier ce consommateur de peuples et lui faire un

titre de règne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais été

fait, depuis César, en Occident!

Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux inévitable de

l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, où le

conquérant, conquis à son tour, allait devenir la proie de sa proie.

Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fumée de sang humain qui monte

au ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais

qui y monte pour défier sa justice et pour provoquer sa vengeance.

Tu auras vu des rois légitimes, héritiers d'un juste décapité,

rappelés de l'exil au trône, rapporter la paix, la liberté, la

libération du territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la

révolution; rétablir la souveraineté représentative du peuple; faire

prospérer leur pays sous la sauvegarde de tous les droits

équitablement pondérés; y faire fleurir l'éloquence de la tribune et

de la presse, cette royauté de l'intelligence de niveau avec la

royauté du sang; présider du haut d'un trône populaire à une véritable

renaissance de tous les arts de l'esprit, de toutes les industries de

la paix; tu les auras vus, frappés par les armes mêmes qu'ils avaient

remises à la nation, odieusement accusés des désastres que leur

présence venait réparer, et chassés du trône, d'exil en exil, par

l'ingratitude de la liberté.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 123 / 208 题