Or, en France, où l'on parle si bien, mais où l'on pense trop vite; en
France, où les paradoxes courants prennent si souvent la place des
vérités acquises, les partis arriérés ou avancés ont adopté depuis
quelques années un proverbe tout contraire, le proverbe du
contre-sens, le proverbe du sophisme. Le sens de ce proverbe est
celui-ci: celui qui change d'opinion a tort; celui qui reçoit les
leçons de la vie et qui en profite pour rectifier ou modifier sa
pensée est un grand coupable. Malheur et mépris aux esprits
progressifs qui s'améliorent, qui se rectifient, qui se corrigent
eux-mêmes en vivant! Ils sont présumés intéressés, versatiles,
adulateurs du temps qui court, apostats de leur tradition et
d'eux-mêmes. Honneur et respect aux incorrigibles! Confiance exclusive
aux esprits pétrifiés et aux caractères têtus qui, lorsqu'ils ont une
fois proféré une erreur ou une sottise, ne s'en dédisent jamais et
veulent mourir, comme disait Chateaubriand, ce grand oracle du respect
humain dans ce siècle, «non pas conformes à la vérité, mais conformes
à eux-mêmes.»