Tout à coup un bruit se répand dans Rome. On murmure à demi-voix que
les légions de Germanie se sont soulevées et ont proclamé empereur
leur commandant Vitellius.
Galba, pour prévenir le seul reproche qu'on fait à son règne, celui de
manquer d'un successeur, se hâte d'adopter un jeune Romain de haute
noblesse et de grande espérance, Pison. Pison rappelait par ses vertus
l'antique république. Son adoption était un retour à la liberté et aux
moeurs. Galba le prend par la main en présence du sénat et du peuple:
«Auguste chercha un successeur dans sa famille, lui dit-il; moi, je le
prends dans la république, non que je manque de parents ou de
compagnons d'armes, mais pour prouver que je n'ai point brigué
l'empire par ambition. Cet acte démontrera à tous que je n'ai
consulté, en te choisissant, ni mes propres convenances, ni même les
tiennes.
«Tu as un frère, ton égal en noblesse, ton supérieur par l'âge, digne
en tout de la haute fortune où je t'appelle, si tu n'en étais plus
digne encore toi-même.
«Tu es parvenu à cet âge où l'on a déjà échappé aux passions de la
jeunesse; ta vie est telle que tu n'as aucune indulgence à demander
pour ton passé. Tu n'as encore supporté que des fortunes adverses: les
prospérités sont des tentations trop stimulantes pour notre âme, parce
que les adversités nous apprennent à fléchir et que le bonheur nous
corrompt.
«La fidélité, la sincérité, l'attachement, ces premiers biens de
l'honnête homme, conserve-les avec une égale constance. On essayera de
les altérer en toi par l'obséquiosité. L'adulation, les caresses,
l'intérêt personnel, le poison le plus corrupteur de la véritable
affection, vont bientôt t'entourer.
«Aujourd'hui, toi et moi, nous nous parlons avec la plus entière
franchise; mais les autres s'adressent plus à notre puissance qu'à
nous-mêmes, car persuader à un prince ce qu'il doit faire est une
grande tâche: une approbation servile ne prouve aucune affection.
«Si l'immense corps de l'État pouvait subsister et se pondérer seul et
sans modérateur, j'étais digne peut-être de recommencer les temps et
les institutions de la république; mais nous en sommes à cette
nécessité, que déjà mon âge avancé ne peut plus rien promettre au
peuple romain qu'un bon successeur, et ta jeunesse rien autre qu'un
bon maître à l'empire.
«Sous Tibère, sous Caïus, sous Claude, nous fûmes comme le patrimoine
d'une seule famille; aujourd'hui, à la place de la liberté, nous
aurons du moins l'élection de nos maîtres.
«La maison des Jules César et des Claude étant éteinte, l'adoption
découvrira avec intelligence le meilleur des Romains pour succéder à
l'empire. Descendre ou naître des princes est un hasard qui ne nous
rend digne d'aucune estime; dans l'adoption, le choix est entier et le
jugement libre, et, si l'on veut bien choisir, l'opinion publique vous
éclaire.
«Que Néron soit toujours devant tes yeux, lui qui, superbe de sa
longue série d'aïeux dans les Césars, ne fut pas renversé par Vindex
avec une seule province sans armes, ni par moi avec une seule légion,
mais par sa férocité et par sa luxure, qui le précipitèrent du faîte
des grandeurs publiques.
«Il n'y avait point cependant jusque-là d'exemple d'un empereur
déposé.
«Nous, au contraire, que l'estime publique et les armes ont portés à
l'empire, quels que soient nos services, nous y serons poursuivis par
la jalousie.
«Toutefois ne t'étonne pas si, dans cette commotion soudaine de tout
l'univers, deux légions ne sont pas encore rentrées dans l'obéissance.
Moi-même, qui te parle, je ne suis pas parvenu encore à la sécurité;
mais, une fois que je t'aurai adopté, je cesserai de paraître trop
vieux, seul reproche qu'on objecte à ma puissance.
«Néron ne cessera pas d'être regretté par les pervers; c'est à toi,
c'est à moi de gouverner avec tant d'intégrité qu'il ne soit pas du
moins regretté des gens de bien.
«Ce n'est pas l'heure de te fatiguer de plus longs avis; tout est dit,
tout est fait, si j'ai bien choisi!
«Souviens-toi que tu vas commander ici à des hommes aussi incapables
de supporter une entière liberté qu'une entière servitude.»
L'invention d'une telle éloquence dans l'historien ne suppose-t-elle
pas dans Tacite toutes les qualités d'homme d'État, de philosophe, de
politique consommé, de vieillard expérimenté des choses et des
caractères, et enfin d'orateur d'État, qualités que l'historien prête
au vieux Galba?