Par une circonstance bien étrange, pendant que je m'entretenais avec
vous des erreurs politiques et des essais théologiques de J.-J.
Rousseau dans l'_Émile_, un livre paraissait, un des livres que les
_curieux_ de littérature et de philosophie accueillent comme une bonne
fortune de bibliothèque, parce qu'il leur révèle comme en confidence
les secrets du métier de la littérature.
Ce livre, par un homme de pensée libre, d'instruction variée, de goût
sûr, de recherches patientes, M. Sayous, est intitulé: _le
Dix-huitième Siècle à l'étranger._
C'est une histoire coloniale de l'esprit français dans toute l'Europe,
pendant que l'esprit français rayonnait de Paris sur le monde quelques
années avant qu'il fît explosion par la révolution française. M.
Sayous est là, pour le dire sans l'offenser, un statisticien moral, un
fureteur de génie épiant et découvrant le beau et le bon dans tous ces
recoins de l'Europe où de petits cénacles littéraires, français de
langue et d'esprit, depuis Copenhague, Pétersbourg, Berlin, Dresde,
jusqu'à Lausanne, Coppet, Ferney, Genève (il aurait pu y ajouter Turin
et Chambéry, colonie des deux frères de Maistre, l'un naturel et
arcadien, l'autre emphatique et olympien), devaient bientôt appeler
l'attention sur leur nom et sur leurs oeuvres.
M. Sayous donc furète avec beaucoup de loyauté et beaucoup de bonheur
ces découvertes dans tous ces recoins du monde français, et nous fait
des portraits fins, vrais, originaux, critiques de toutes ces figures
d'hommes et de femmes qui gravitaient en ce temps-là dans la sphère
de l'esprit français, de la langue française et de la philosophie
française.
Or savez-vous ce qu'il découvre très-inopinément pour nous, à Genève,
en recherchant les sources de J.-J. Rousseau, car toute grande
individualité a ses sources? Il découvre une femme, une jeune fille,
une belle sibylle des Alpes, une théologienne de vingt ans, une
prophétesse de raison et d'instruction qui prophétise à demi-voix et
qui prophétise quoi? La profession de foi du _Vicaire savoyard_.
C'était dans l'air. Rousseau l'écoute, il retient; il s'inspire, et il
écrit. Qui se serait douté de cette Égérie cachée dans les grottes du
lac Léman, derrière ce philosophe misanthrope de la rue Plâtrière, à
Paris?
Or voici tout le mystère:
Il y avait à Genève une de ces familles cosmopolites qui apportent,
partout où elles vivent, un caractère et une physionomie multiples,
saillants, originaux comme l'empreinte des différentes contrées où ces
familles ont eu leurs haltes et leur origine. C'était la famille si
connue des Huber. Sortis de la noblesse féodale du Tyrol, illustres
dans la chevalerie tudesque de la Souabe, ils étaient devenus
patriciens de Berne, et s'étaient alliés à Rome avec la maison
princière des Ludovisi, démembrée en branches éparses entre
Schaffouse, Lyon, Genève.
Cette famille, de génies divers, avait acquis aussi divers genres de
célébrités. La littérature légère, la philosophie éclectique, les
sciences naturelles, les arts, la société intime avec Voltaire,
Rousseau, plus tard avec les de Maistre de Savoie, avec madame de
Staël, avaient encore illustré les Huber. Les mémoires du temps
rappellent à toutes les pages leur nom à propos de leur familiarité
avec les grandes figures de Genève, de Paris, de Berlin, de Londres,
de Coppet; ils étaient chez eux partout par droit de bienvenue, de bon
goût, d'intimité avec les célébrités européennes. Un de leurs
descendants, héritier de leur naturalisation universelle, le colonel
Huber, à la fois homme de guerre, homme de lettres volontaire,
diplomate dans l'occasion, poëte quand il se souvient de ses Alpes,
romancier quand il se rappelle madame de Montolieu ou madame de Staël,
habite encore aujourd'hui tantôt Paris, tantôt une délicieuse retraite
philosophique au bord de ce lac Léman, site préféré de cette famille.