Or, de cette famille nomade et féconde en toutes espèces
d'originalités inattendues, était née à Lyon, en 1695, Marie Huber. À
l'âge de dix-huit ans elle avait à Lyon la célébrité des yeux, la
beauté. Tout lui souriait du côté du monde: elle détourna son âme et
ne voulut regarder que du côté du ciel. Elle renonça au mariage pour
garder toutes ses pensées à Dieu. L'abbé Pernetti, l'historien des
célébrités de Lyon, raconte que le peuple de cette ville l'appelait la
Sainte.
La solitude rendit son esprit indépendant, effet ordinaire et naturel
d'une méditation solitaire. À trente-six ans elle prit la plume et
elle écrivit ses pensées sur le sujet qui occupait le plus sa vie, la
religion. Elle crut reconnaître que ce qui écartait le plus d'âmes
religieuses de la pratique de tel ou tel culte, c'étaient le nombre et
la littéralité des dogmes. Elle résolut, non de les nier, mais de les
tourner, et de montrer une voie générale de salut, qui fît marcher au
ciel par toutes les voies; elle n'écartait pas le christianisme, elle
l'ouvrait plus large à plus de fidèles; elle considérait le Christ
comme l'Homme-Dieu qui, participant à toute la nature humaine pour la
réhabiliter en lui, fut affranchi de tout ce que l'humanité a de
vicieux, rédempteur dont l'humanité aurait pu se passer si elle avait
conservé sa pureté originelle et la religion naturelle bien gravée
dans sa conscience. Elle entreprenait donc, conformément à cette idée,
de faire luire de nouveau cette sainteté primitive et naturelle dans
les coeurs de tous les hommes.
Ce fut là, dit M. Sayous son biographe, l'objet de son livre intitulé
_la Religion essentielle à tous les hommes_, livre dont Voltaire eut
connaissance et dont il parle avec estime, livre qui fut communiqué à
J.-J. Rousseau, et dont, selon M. Sayous, il tira la doctrine
supérieure et conciliatrice de sa profession de foi du _Vicaire
savoyard_.
Ce serait ainsi qu'une femme inspirée, une sainte Thérèse d'une
religion pacifique et unanime, aurait à son insu laissé dans l'âme du
philosophe sceptique et mobile de Genève la pensée de ce christianisme
primitivement révélé par la conscience, encore sans ombre, à
l'humanité, et destiné à réconcilier toutes les morales, tous les
schismes et tous les cultes de l'esprit dans une lumière, dans une
adoration et dans une charité communes.
Nous n'affirmons pas cette filiation de la profession de foi de J.-J.
Rousseau; nous la donnons comme une de ces curiosités littéraires qui
ont de la vraisemblance plus qu'elles n'ont de certitude. Mais le
génie à tâtons de J.-J. Rousseau, flottant à cette époque entre le
christianisme réformé, le catholicisme adopté, puis répudié, le
calvinisme de son enfance professé de nouveau, l'illuminisme
germanique effleuré, et le scepticisme philosophique si voisin de
l'athéisme, longtemps fréquenté à Paris dans l'intimité de Diderot, de
d'Holbach, de Grimm, pouvait fort bien se réfugier, pour son repos,
dans cet éclectisme chrétien de mademoiselle Huber qui donnait
satisfaction aux diverses aspirations de sa nature, et qui lui servait
de thème pour cet hymne magnifique de Platon des Alpes connu sous le
nom de profession de foi du _Vicaire savoyard_. Les calvinistes de
Genève ne s'élevèrent pas avec moins de fureur contre le traité de
paix que leur offrait mademoiselle Huber, que contre le symbole
pacificateur que leur proposait J.-J. Rousseau. Les deux livres eurent
les mêmes ennemis; car les schismes en religion n'ont pas seulement
besoin de croire, ils ont besoin de combattre; les pacificateurs sont
les premiers persécutés en religion comme en politique. L'Évangile
dit: «Heureux les pacifiques!» le monde dit: «Malheur aux modérés!»
J.-J. Rousseau, dans ce livre, fut un Girondin de la philosophie.