Mais si on entend par ce mot de liberté la participation d'un plus
grand nombre de sujets ou de citoyens au gouvernement, soit par la
pensée exprimée au moyen de la presse ou dans les conseils, soit dans
les élections, soit dans les délibérations, soit dans les magistrats,
aucun doute alors que cet exercice du commandement social attribué par
les constitutions au peuple, ne soit, quand le peuple en est capable
par ses vertus et par ses lumières, une excellente condition de
progrès moral, de dignité et de grandeur humaine.
Obéir à soi-même, c'est la vertu; obéir aux autres, c'est la
servitude. Qui peut douter que le commandement, quand il est moral, ne
soit supérieur à l'obéissance, quand elle est servile? Et qui peut
nier ainsi que, plus il y a de force raisonnée dans le commandement,
et d'assentiment dévoué dans l'obéissance, plus il y a perfection dans
le gouvernement? Faisons donc peu de cas de ce qu'on appelle liberté
égoïste dans le sens que J.-J. Rousseau attribue à ce mot, faisons-en
beaucoup de ce qu'il y a de participation volontaire du peuple au
commandement social; moins il y a de cette révolte individuelle dans
l'individu soi-disant libre, plus il est libre en effet, car il ne
veut alors que ce qu'il doit vouloir, et il n'obéit qu'à ce qu'il veut
dans l'intérêt de tous, qui est en réalité son premier intérêt.
V
Mais est-ce donc en vertu d'un misérable contrat impossible même à
concevoir (car pour contracter il faut être, et avant d'être la
prétendue association locale n'_était_ pas, ou elle n'_était_ qu'en
penchant et en germe dans les instincts naturels de l'homme), est-ce
donc en vertu d'une misérable convention que la société s'est
constituée en gouvernement? Est-ce en vertu d'un vil intérêt purement
matériel et dans le but seulement d'un plus grand bien physique, que
ce contrat purement brutal a été rêvé, délibéré, signé, et qu'il a pu
se maintenir en se perfectionnant d'âge en âge? Est-ce ainsi qu'il est
devenu droit, qu'il est devenu devoir, et qu'il a pu appeler Dieu et
les hommes à le protéger, à le défendre, à le venger contre les
atteintes que l'égoïsme individuel, la révolte des intérêts
particuliers, l'injustice personnelle, l'ambition, l'usurpation, la
ruse, la violence, l'impiété des conquérants, la spoliation du plus
fort, la tyrannie du plus scélérat peuvent lui porter tous les jours?
Évidemment non.
La faim et la soif, la satisfaction charnelle des besoins physiques,
la part plus ou moins grosse de grain ou de chair dans cette crèche
humaine où ce bétail humain broute sa gerbe ou dévore sa ration de
sang des animaux, la lutte incessante de force brutale contre force
brutale, force mesurée, non à la justice divine, mais à l'équilibre
arithmétique entre les convoitises et les résistances de l'individu à
l'individu, de nation à nation, toutes ces clauses notariées par de
prétendus législateurs constituants, toutes ces garanties nominales
des hommes contractants contre des hommes sans cesse intéressés à
violer ou à déchirer le contrat social, tout cela n'a ni sacrement,
ni sanction, ni raison d'être, ni raison de durer, ni raison
d'autorité, ni raison d'obéissance, ni raison de respect, ni raison de
commandement; tout le monde peut dire tous les jours: Je n'accepte pas
ce contrat chimérique imposé au faible par le fort, ou je ne l'accepte
que de force, c'est-à-dire par la plus vile des sujétions. Dans ce
système, la société n'est qu'un vice, le plus lâche des vices, la
peur!
Mais où est le devoir? Mais où est la vertu? Mais où est la divinité
de l'ordre social? Mais où est la dignité de l'espèce humaine dans ce
troupeau d'esclaves involontaires qui n'obéissent que sous la verge de
fer de la nécessité, ou ne se révoltent pas que parce qu'ils ont peur
de se révolter?
C'est là cependant exactement la conclusion formelle de J.-J. Rousseau
que nous vous avons citée tout à l'heure: «Tout homme qui peut secouer
le joug sans danger a le droit de le faire.» C'est aussi la conclusion
de la Fayette copiée de Rousseau: «L'insurrection est le plus saint
des devoirs.»
Est-ce une société qu'une réunion d'hommes fondée sur ces deux axiomes
parfaitement logiques dans le système de ce contrat, axiomes dont le
premier avilit toute nation qui ne secoue pas tous les jours le joug
social, et dont le second ensanglante tous les jours la société?
Société de boue ou société de sang, voilà le contrat de J.-J.
Rousseau; les théories matérialistes de la philosophie de l'intérêt ne
peuvent aboutir qu'à la proclamation de droits aussi anti-sociaux, le
droit de tuer ou le droit de mourir.
Les théories spiritualistes de la société, qui sont les nôtres,
aboutissent au commandement et à l'obéissance, qui sont, dans ceux qui
commandent comme dans ceux qui obéissent, des devoirs, c'est-à-dire
des libertés individuelles volontairement sacrifiées à la souveraineté
générale dans ceux qui obéissent, et des autorités morales
légitimement exercées dans ceux qui commandent.
Vos théories de société répondent aux corps, les nôtres répondent à
l'âme de la société. Vous supposez un contrat révocable à chaque
respiration de l'individu; nous voyons, nous, dans la société, une
religion politique qui ennoblit à la fois le commandement et
l'obéissance. Cette religion politique sanctifie la société politique
en lui donnant pour autorité suprême la souveraineté de la nature,
c'est-à-dire la souveraineté de Dieu, auteur et législateur des
instincts qui forcent l'homme à être sociable.
Cette souveraineté de Dieu ou de la nature a promulgué ses lois
sociales par les instincts de tout homme venant à la vie.
Le premier de ces instincts, d'abord physique, lui commande de se
rapprocher de sa mère sous peine de mort; il crée la famille, cette
sainte unité de l'ordre social.
L'instinct de la mère et du père, celui-là tout moral, l'instinct de
la compassion et de la bonté, leur commande de soigner, d'allaiter,
d'élever l'enfant; il crée la continuité de l'espèce, il dépasse déjà
la loi d'égoïsme de l'individu, il devient sans le savoir dévouement
spiritualiste.
L'instinct de la justice apprend à l'enfant à chérir sa mère et son
père, il devient devoir; c'est déjà l'âme qui se révèle, ce n'est plus
de l'instinct seulement.
L'instinct de l'amour créateur emporte l'homme et la femme l'un vers
l'autre; mais, une fois l'enfant conçu, ce même instinct, devenu
paternité, porte les deux êtres générateurs à perpétuer leur union
dans l'intérêt de l'enfant, ce troisième être qui les confond et les
réunit par une union permanente et sainte, sanctionnée par les autres
hommes et par Dieu. Le mariage, sous une forme ou sous une autre,
selon les lieux ou les temps, ce n'est plus l'instinct de l'amour
seulement, c'est le devoir réciproque, spiritualisme qui d'un attrait
fait un lien. De là les lois sur la génération pure de l'espèce, sur
l'autorité paternelle, sur la piété filiale; instincts changés en
devoirs de tous les côtés; spiritualisme de cette trinité plus morale
que charnelle; sollicitude pour l'enfant, assistance dans l'âge mûr,
tendresse et culte pour la vieillesse, le plus doux des devoirs, la
justice en action, la reconnaissance, mille vertus en un seul devoir!
L'instinct dit à ce groupe humain à peine formé: «Réunis-toi à
d'autres groupes pareils pour te protéger contre les éléments comme
corps, contre les agressions et les injustices des hommes iniques et
forts, comme être moral et libre.» De là l'association fondée alors
sur la réciprocité des services: tu me sers, je te sers; tu me
défends, je te défends; tes ennemis sont mes ennemis; tes amis sont
mes amis. Voilà la société élémentaire, elle n'est plus vil intérêt
seulement, elle est déjà réciprocité, c'est-à-dire mutualité,
réciprocité qui n'est que la justice des actes, moralité, devoir,
vertu.
Un autre instinct porte d'autres groupes à s'unir, pour être plus
solides, aux premiers groupes.
La nation se fonde; elle féconde une terre, elle sème, elle moissonne,
elle bâtit, elle multiplie; elle se choisit une place permanente au
soleil, elle se dit: «Il fait bon là, nous avons besoin que cette
place féconde et fécondée soit à nous, et non à d'autres, pour y
nourrir ceux qui descendront de nous; nos sueurs ont animalisé de nous
cette terre, il y a parenté désormais entre elle et nous; marquons-la
de notre nom, de notre droit de priorité.»
À l'instant voilà la possession accidentelle et passagère qui se
transforme en fait, en droit, en permanence, en patriotisme moral
enfin.
Spiritualisme, moralité, vertu. Le devoir de défendre la patrie, de
vivre et de mourir au besoin pour elle, pour ceux même qui ne sont pas
encore nés, dignifie, sanctifie en passion désintéressée, en
dévouement sublime, en sacrifice méritoire, en vertu glorieuse sur la
terre, en mérite immortel dans la patrie future, ce devoir
patriotique.