IV

Mais si on entend par ce mot de liberté la participation d'un plus

grand nombre de sujets ou de citoyens au gouvernement, soit par la

pensée exprimée au moyen de la presse ou dans les conseils, soit dans

les élections, soit dans les délibérations, soit dans les magistrats,

aucun doute alors que cet exercice du commandement social attribué par

les constitutions au peuple, ne soit, quand le peuple en est capable

par ses vertus et par ses lumières, une excellente condition de

progrès moral, de dignité et de grandeur humaine.

Obéir à soi-même, c'est la vertu; obéir aux autres, c'est la

servitude. Qui peut douter que le commandement, quand il est moral, ne

soit supérieur à l'obéissance, quand elle est servile? Et qui peut

nier ainsi que, plus il y a de force raisonnée dans le commandement,

et d'assentiment dévoué dans l'obéissance, plus il y a perfection dans

le gouvernement? Faisons donc peu de cas de ce qu'on appelle liberté

égoïste dans le sens que J.-J. Rousseau attribue à ce mot, faisons-en

beaucoup de ce qu'il y a de participation volontaire du peuple au

commandement social; moins il y a de cette révolte individuelle dans

l'individu soi-disant libre, plus il est libre en effet, car il ne

veut alors que ce qu'il doit vouloir, et il n'obéit qu'à ce qu'il veut

dans l'intérêt de tous, qui est en réalité son premier intérêt.

V

Mais est-ce donc en vertu d'un misérable contrat impossible même à

concevoir (car pour contracter il faut être, et avant d'être la

prétendue association locale n'_était_ pas, ou elle n'_était_ qu'en

penchant et en germe dans les instincts naturels de l'homme), est-ce

donc en vertu d'une misérable convention que la société s'est

constituée en gouvernement? Est-ce en vertu d'un vil intérêt purement

matériel et dans le but seulement d'un plus grand bien physique, que

ce contrat purement brutal a été rêvé, délibéré, signé, et qu'il a pu

se maintenir en se perfectionnant d'âge en âge? Est-ce ainsi qu'il est

devenu droit, qu'il est devenu devoir, et qu'il a pu appeler Dieu et

les hommes à le protéger, à le défendre, à le venger contre les

atteintes que l'égoïsme individuel, la révolte des intérêts

particuliers, l'injustice personnelle, l'ambition, l'usurpation, la

ruse, la violence, l'impiété des conquérants, la spoliation du plus

fort, la tyrannie du plus scélérat peuvent lui porter tous les jours?

Évidemment non.

La faim et la soif, la satisfaction charnelle des besoins physiques,

la part plus ou moins grosse de grain ou de chair dans cette crèche

humaine où ce bétail humain broute sa gerbe ou dévore sa ration de

sang des animaux, la lutte incessante de force brutale contre force

brutale, force mesurée, non à la justice divine, mais à l'équilibre

arithmétique entre les convoitises et les résistances de l'individu à

l'individu, de nation à nation, toutes ces clauses notariées par de

prétendus législateurs constituants, toutes ces garanties nominales

des hommes contractants contre des hommes sans cesse intéressés à

violer ou à déchirer le contrat social, tout cela n'a ni sacrement,

ni sanction, ni raison d'être, ni raison de durer, ni raison

d'autorité, ni raison d'obéissance, ni raison de respect, ni raison de

commandement; tout le monde peut dire tous les jours: Je n'accepte pas

ce contrat chimérique imposé au faible par le fort, ou je ne l'accepte

que de force, c'est-à-dire par la plus vile des sujétions. Dans ce

système, la société n'est qu'un vice, le plus lâche des vices, la

peur!

Mais où est le devoir? Mais où est la vertu? Mais où est la divinité

de l'ordre social? Mais où est la dignité de l'espèce humaine dans ce

troupeau d'esclaves involontaires qui n'obéissent que sous la verge de

fer de la nécessité, ou ne se révoltent pas que parce qu'ils ont peur

de se révolter?

C'est là cependant exactement la conclusion formelle de J.-J. Rousseau

que nous vous avons citée tout à l'heure: «Tout homme qui peut secouer

le joug sans danger a le droit de le faire.» C'est aussi la conclusion

de la Fayette copiée de Rousseau: «L'insurrection est le plus saint

des devoirs.»

Est-ce une société qu'une réunion d'hommes fondée sur ces deux axiomes

parfaitement logiques dans le système de ce contrat, axiomes dont le

premier avilit toute nation qui ne secoue pas tous les jours le joug

social, et dont le second ensanglante tous les jours la société?

Société de boue ou société de sang, voilà le contrat de J.-J.

Rousseau; les théories matérialistes de la philosophie de l'intérêt ne

peuvent aboutir qu'à la proclamation de droits aussi anti-sociaux, le

droit de tuer ou le droit de mourir.

Les théories spiritualistes de la société, qui sont les nôtres,

aboutissent au commandement et à l'obéissance, qui sont, dans ceux qui

commandent comme dans ceux qui obéissent, des devoirs, c'est-à-dire

des libertés individuelles volontairement sacrifiées à la souveraineté

générale dans ceux qui obéissent, et des autorités morales

légitimement exercées dans ceux qui commandent.

Vos théories de société répondent aux corps, les nôtres répondent à

l'âme de la société. Vous supposez un contrat révocable à chaque

respiration de l'individu; nous voyons, nous, dans la société, une

religion politique qui ennoblit à la fois le commandement et

l'obéissance. Cette religion politique sanctifie la société politique

en lui donnant pour autorité suprême la souveraineté de la nature,

c'est-à-dire la souveraineté de Dieu, auteur et législateur des

instincts qui forcent l'homme à être sociable.

Cette souveraineté de Dieu ou de la nature a promulgué ses lois

sociales par les instincts de tout homme venant à la vie.

Le premier de ces instincts, d'abord physique, lui commande de se

rapprocher de sa mère sous peine de mort; il crée la famille, cette

sainte unité de l'ordre social.

L'instinct de la mère et du père, celui-là tout moral, l'instinct de

la compassion et de la bonté, leur commande de soigner, d'allaiter,

d'élever l'enfant; il crée la continuité de l'espèce, il dépasse déjà

la loi d'égoïsme de l'individu, il devient sans le savoir dévouement

spiritualiste.

L'instinct de la justice apprend à l'enfant à chérir sa mère et son

père, il devient devoir; c'est déjà l'âme qui se révèle, ce n'est plus

de l'instinct seulement.

L'instinct de l'amour créateur emporte l'homme et la femme l'un vers

l'autre; mais, une fois l'enfant conçu, ce même instinct, devenu

paternité, porte les deux êtres générateurs à perpétuer leur union

dans l'intérêt de l'enfant, ce troisième être qui les confond et les

réunit par une union permanente et sainte, sanctionnée par les autres

hommes et par Dieu. Le mariage, sous une forme ou sous une autre,

selon les lieux ou les temps, ce n'est plus l'instinct de l'amour

seulement, c'est le devoir réciproque, spiritualisme qui d'un attrait

fait un lien. De là les lois sur la génération pure de l'espèce, sur

l'autorité paternelle, sur la piété filiale; instincts changés en

devoirs de tous les côtés; spiritualisme de cette trinité plus morale

que charnelle; sollicitude pour l'enfant, assistance dans l'âge mûr,

tendresse et culte pour la vieillesse, le plus doux des devoirs, la

justice en action, la reconnaissance, mille vertus en un seul devoir!

L'instinct dit à ce groupe humain à peine formé: «Réunis-toi à

d'autres groupes pareils pour te protéger contre les éléments comme

corps, contre les agressions et les injustices des hommes iniques et

forts, comme être moral et libre.» De là l'association fondée alors

sur la réciprocité des services: tu me sers, je te sers; tu me

défends, je te défends; tes ennemis sont mes ennemis; tes amis sont

mes amis. Voilà la société élémentaire, elle n'est plus vil intérêt

seulement, elle est déjà réciprocité, c'est-à-dire mutualité,

réciprocité qui n'est que la justice des actes, moralité, devoir,

vertu.

Un autre instinct porte d'autres groupes à s'unir, pour être plus

solides, aux premiers groupes.

La nation se fonde; elle féconde une terre, elle sème, elle moissonne,

elle bâtit, elle multiplie; elle se choisit une place permanente au

soleil, elle se dit: «Il fait bon là, nous avons besoin que cette

place féconde et fécondée soit à nous, et non à d'autres, pour y

nourrir ceux qui descendront de nous; nos sueurs ont animalisé de nous

cette terre, il y a parenté désormais entre elle et nous; marquons-la

de notre nom, de notre droit de priorité.»

À l'instant voilà la possession accidentelle et passagère qui se

transforme en fait, en droit, en permanence, en patriotisme moral

enfin.

Spiritualisme, moralité, vertu. Le devoir de défendre la patrie, de

vivre et de mourir au besoin pour elle, pour ceux même qui ne sont pas

encore nés, dignifie, sanctifie en passion désintéressée, en

dévouement sublime, en sacrifice méritoire, en vertu glorieuse sur la

terre, en mérite immortel dans la patrie future, ce devoir

patriotique.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 11 / 208 题