III

Mais comme il faut cependant se servir de la langue reçue, il y a une

autre chose qu'on nomme très-mal à propos liberté.

Cette chose, qui n'est nullement la liberté, mais qui est dignité

morale dans le jeu du commandement et de l'obéissance dont se compose

tout gouvernement, c'est la participation plus ou moins grande que

chaque individu, esclave, sujet ou citoyen, apporte à la formation du

gouvernement et des lois; c'est le concours plus ou moins complet,

plus ou moins direct de beaucoup ou de toutes les volontés

individuelles dans la volonté générale, à laquelle on donne le droit

du commandement et le devoir d'obéissance.

Le plus ou le moins de cette participation formelle du peuple à son

gouvernement est ce qu'on nomme très-improprement liberté. C'est bien

plus que liberté, c'est commandement, commandement sur soi-même et sur

les autres.

Ce commandement, sous le despotisme, est attribué à un seul, sous les

autocraties à une caste, sous les théocraties à un sacerdoce

souverain, sous les républiques à une élite élective de citoyens et de

magistrats, sous les démocraties absolues à la multitude, sous les

démagogies, comme à Athènes, à des tribuns privilégiés, et renversés

par les faveurs mobiles de la plèbe sur la place publique. Les plus

populaires de ces gouvernements ne réalisent pas plus de liberté que

les autres; ils commandent et ils obéissent à des titres différents,

mais ils commandent l'obéissance avec la même obligation d'obéir; dans

aucun il n'y a place pour ce qu'on appelle liberté dans la langue de

J.-J. Rousseau et des publicistes modernes, c'est-à-dire pour

l'égoïsme individuel contre le dévouement et contre l'intérêt général.

S'il y avait liberté dans cette acception du mot, il n'y aurait plus

gouvernement ni société; il y aurait anarchie, révolte de chacun et de

tous contre tous. Ce mot de liberté ainsi compris est donc un

sophisme: la liberté de chacun serait l'esclavage de tous.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 10 / 208 题