Mais comme il faut cependant se servir de la langue reçue, il y a une
autre chose qu'on nomme très-mal à propos liberté.
Cette chose, qui n'est nullement la liberté, mais qui est dignité
morale dans le jeu du commandement et de l'obéissance dont se compose
tout gouvernement, c'est la participation plus ou moins grande que
chaque individu, esclave, sujet ou citoyen, apporte à la formation du
gouvernement et des lois; c'est le concours plus ou moins complet,
plus ou moins direct de beaucoup ou de toutes les volontés
individuelles dans la volonté générale, à laquelle on donne le droit
du commandement et le devoir d'obéissance.
Le plus ou le moins de cette participation formelle du peuple à son
gouvernement est ce qu'on nomme très-improprement liberté. C'est bien
plus que liberté, c'est commandement, commandement sur soi-même et sur
les autres.
Ce commandement, sous le despotisme, est attribué à un seul, sous les
autocraties à une caste, sous les théocraties à un sacerdoce
souverain, sous les républiques à une élite élective de citoyens et de
magistrats, sous les démocraties absolues à la multitude, sous les
démagogies, comme à Athènes, à des tribuns privilégiés, et renversés
par les faveurs mobiles de la plèbe sur la place publique. Les plus
populaires de ces gouvernements ne réalisent pas plus de liberté que
les autres; ils commandent et ils obéissent à des titres différents,
mais ils commandent l'obéissance avec la même obligation d'obéir; dans
aucun il n'y a place pour ce qu'on appelle liberté dans la langue de
J.-J. Rousseau et des publicistes modernes, c'est-à-dire pour
l'égoïsme individuel contre le dévouement et contre l'intérêt général.
S'il y avait liberté dans cette acception du mot, il n'y aurait plus
gouvernement ni société; il y aurait anarchie, révolte de chacun et de
tous contre tous. Ce mot de liberté ainsi compris est donc un
sophisme: la liberté de chacun serait l'esclavage de tous.