ne disait rien et je sentais qu'il regrettait d'avoir trop
vécu déjà et de ne pas pouvoir m'offrir ses premiers mots, ses
premiers soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le livre
que je tenais, de ne pas avoir appris à lire dans ma main et à
regarder dans mes yeux, de ne pas avoir, inventeur malheureux,
inventé les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait de tous
ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence passagère. Et il avait
de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. Il ne songeait à
rien. Il se taisait auprès de moi, comme l'unique agneau d'une
bergère pensive, comme le vieux loup qui s'est laissé prendre, qui
s'est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir de son
passé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, auprès
de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander,
et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience
et d'indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une
jeunesse absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une
jeunesse profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat.
A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui
avais piétiné un peu devant la porte de la vie et la poterne du
bonheur, il apportait la vie, le bonheur et la liberté--et il
me les apportait en homme de peine, comme un homme de peine qui
pose ça là, à la porte, qui s'assied gauchement et qui tourne
ses mains nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, parce
qu'elles ont porté quelque chose, qui cherchent un autre fardeau,
un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, bougeaient,
furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient les
murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis
d'idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient
quelque part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de
fées,--mais il n'en savait pas. Et il ne savait pas les paroles
qu'il faut dire aux jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il
avait la pudeur de ne pas parler comme au bureau, comme au café,
de délaisser l'argot de science, l'argot de l'École centrale,
l'argot des salons officiels. Et une autre pudeur l'envahissait:
les discours d'amours, le baragouin de passion, les chatteries
éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres parce qu'il
les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les épargnait,
il m'en frustrait et, comme il manque un peu d'imagination, il me
cajolait de petits rires inédits et de silences qui n'avaient pas
servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c'est que sa
pensée me promenait en des villes qui l'avaient charmé et en des
villes aussi qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir,
avec moi. Il regardait très loin, en dedans, en arrière, et
c'était pour rappeler ses vieilles années, ses années gâchées, et
pour me les offrir et pour reprendre au passé de vieux madrigaux,
de vieux projets ingénieux, de vieilles belles idées, du sublime
et du génie pour me les offrir, bien modestes, bien cachés, sous
des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa un noir éclair de
volupté et de convoitise...
--C'est tout?
--Ce n'est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de
leur ténuité et de leur chaleur, me harcèlent et me piquent, qui
me torturent de leur délicatesse. Il m'aimait, vraiment, même
quand je le taquinais et m'était paternel et fraternel. Il m'était
filial aussi, me demandait de l'humilité, de la distinction et
la manière de sourire joliment. Et il s'obstina longtemps en son
amour...
--Et maintenant, maintenant?
--Je l'aime davantage parce que je t'aime. La férocité et l'esprit
que j'ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la
puérilité triomphante dans l'étreinte, l'innocence câline et cette
majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont
tu m'as enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l'éclat de
ta fièvre, tout me force à l'aimer pour son infériorité, pour
sa faiblesse, pour sa lassitude, pour son indifférence, pour sa
pauvreté. A savoir que tu m'aimes tant, je l'aime, lui qui ne
m'aime plus, qui m'aime moins! Tu m'as dit que tu avais une telle
joie, de telles joies à m'aimer, que je le plains, lui qui n'a
plus ces joies et qui, s'il les a eues, ne les a pas eues comme
toi. Je t'ai aimé d'abord comme un enfant et c'est lui qui est,
dès aujourd'hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. Il
manque de magnificence; ah! qu'il m'est cher!
--Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis
triste, triste...
--Il n'est pas triste: il n'a pas la profondeur de la tristesse et
ses richesses et ses grottes d'intimité. Il est gai comme tout le
monde, misérablement. Je l'aime.
--C'est du remords, c'est un remords, chérie. Tu te repens.
--Je ne me repens pas.
--Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C'est une amertume qui,
du fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre
amour, à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur
hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte
qu'on nomme l'inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui
l'a vu naître, qui l'a fait naître: est-ce que la mer est pure?
Les algues pointues et méchantes, les algues pointues comme le
soupçon, s'étendent bas, très bas et coupent les remous de leur
hypocrisie penchée. Et toutes choses y roulent, s'y amassent,
s'éternisent entre des limons et des courants. Et cependant
combien la nappe de la mer est large, harmonieuse, combien sa
courbe est parfaite et comme les vagues sont belles, simplement,
comme son écume même est blanche, plus blanche que la candeur et
que les âmes blanches. C'est sur un fond de trouble qu'on bâtit
les passions les plus éternelles, les sentiments qui survivent à
l'éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des
repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus
tranquille, malgré tout, et plus enfantin.
--Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me
souvenir, sans plus. Et je l'aime et le plains.
--Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m'as vu amoureux, tu m'as
vu malheureux.
--Je t'ai moins vu que lui. Je ne t'ai pas vu souvent, je ne t'ai
pas vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui
nous ont poussés l'un vers l'autre: il n'y eut pas de fatalité
entre lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de
pitié: ce fut un étroit et gris couloir d'émoi.
--Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme
qui est en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur
moi--en beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les
larmes que tu vas verser sur lui--car comme tu vas pleurer, chérie!
--Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans
méchanceté et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi.
--Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m'admires: tu
as tort. Je suis un pauvre petit garçon et j'ai vieilli sans le
vouloir et j'ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences,
toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes
mes timidités. Pleure: j'ai de très vieux parents quelque part,
qui pensent à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls
dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, qui ont reçu les
années, à bout portant et à l'ancienneté, sur leurs têtes, sur
leurs jambes, sur leurs bras--et à qui il n'a pas été fait grâce
d'une infortune, d'une maladie et qui les ont eues l'une après
l'autre, en cadence, à la suite... Pleure: j'ai un passé terne qui
se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je ne me le
rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, des
monotonies--ou si j'en ajoute. Pleure: j'ai des doutes. Pleure:
j'ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi,
qui résiste--et je n'ai pas le courage de le tirer.
--N'insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne
puis pas. Tu m'as, moi, tu m'as toute.
--Toute?
--Oui, toute.
--Et ton mari, tes regrets, tes remembrances?
--Ah! ne me demande pas d'explications. Ce sont des sensations,
des nuances.
--Tu m'as parlé de nuances, tout à l'heure--pour lui.
--Ça ne fait rien. Je t'aime, je l'aime. Je l'aime--et je n'aime
que toi: voilà. Tu ne crois pas?
--Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis pas sûr parce que
la certitude est encore du raisonnement, de la ratiocination, de
la machinerie, de la marchandise à logique, mais je suis plein de
toi, plein de foi et je suis irradié de ta divinité. Et je dis des
bêtises.
--Dis toujours.
--Non! j'ai besoin de silence, d'un silence pour enfant, pour
enfant qui a peur la nuit et qui implore, jusqu'à ce qu'il les
entende, de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l'enfant est
inquiet tout de même, parce qu'il n'est pas seul, parce qu'il a
peur du cortège de la fée, de l'omnipotence de la fée, de la bonté
de la fée, parce qu'il s'avoue que tout cela est trop grand, trop
surnaturel pour lui--et j'ai besoin du silence d'une chambre de
petite fille où un grand frère de dix ans veille sur sa petite
sœur et j'ai besoin du silence des évocations, du silence des
magies, du silence de création et du silence de néant. Parle,
toi, car tu parles bien, car tu dis des mots nécessaires, que je
ne puis prévoir en leur simplicité et qui me surprennent comme le
génie.
--Je ne te parlerais que de lui.
--Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu dis de lui? que je
lui rapporte tes louanges et tes glorifications?
--Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais pas. Ce sont des
mots qui s'évaporent comme la rosée, qui s'évanouissent comme des
nymphes élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère et qui se
perdent comme les petits vagabonds, dans les forêts de légende. Et
si tu veux essayer...
--Je ne sais par où commencer et c'est un discours difficile,
d'homme à homme.
--Ah! ah!
--Et puis je n'ai pas le temps: il se lève, il déclare: «Je dois
rentrer: ma femme m'attend»; il me serre la main et il s'en va. Il
te rejoint, toi, toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n'importe quoi,
de lui, pour que j'entende--en moi--ta voix, pour que je ne sois
pas seul, assis sur mon bonheur comme sur la pierre d'un tombeau.
Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que toi, il est parti,
par modestie, pour ne plus m'infliger son éloge.
Mais non.
Il a coupé, traîtreusement, notre conversation de sa fuite et il a
fui vers toi, vers ta caresse, vers les litanies d'adoration que
tu viens d'improviser et que tu perpétues.
Ah! n'est-ce pas? tu t'arrêtes? tu arrêtes net ton affection qui
se précipite et qui se cabre, tu achèves en un murmure ton oraison
ardente, claire et haute.
Je ne t'entends plus. Je n'entends plus rien. Il t'entendra
encore, lui: il t'entendra discuter, conter, babiller, imiter, te
moquer, que sais-je?
Il aura la fanfare diverse et journalière de tes opinions, de tes
manies et il aura, en des paroles, en des gestes menus, ta nature
et ton humanité.
Des heures... des heures... Et les mêmes heures se dresseront pour
moi, vides, rèches, sèches, obscures, qui me tortureront de ton
fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans les jambes et
dans le cœur.
* * * * *
Dormir... dormir...
Quand j'étais petit et quand j'avais mal c'était le mot qui matait
ma douleur, dont j'essayais de me couvrir, de m'enlinceuler.
Dormir... dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si vague
que je pourrai te héler et t'appeler en barque, que tu pourras me
tendre les bras du haut d'une montagne, que tu pourras surgir pour
moi d'une étoile ou d'un ciel.
Mais il faut mériter le sommeil et achever d'abord sa journée: on
ne s'endort pas, comme ça, parce qu'on a envie de rêver, il faut
qu'il soit l'heure, car il est l'heure de dormir--comme l'heure de
mourir.
Et je reste l'otage des amis de ton époux qui commentent les
événements, gravement, et qui en ont négligé, en route.
Ah! messieurs, il s'est accompli aujourd'hui un prodige plus
remarquable: une ère s'est ouverte, aujourd'hui, qui est la seule
ère.
Et la volupté est née aujourd'hui.
Ce n'est pas une chose à dire mais mes lèvres ont frémi,
apparemment, car ces hommes se sont tournés vers moi et
m'interrogent. Je leur dois une réponse, je leur dois ma
quote-part de propos car j'ai été bien sage jusqu'ici et bien
discret.
Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si esclave de cet homme
qui vient de s'en aller, si esclave de tout ce que tu as chanté,
de loin, sur lui, que je me décide.
--Tortoze, avant de partir, ne vous a pas tuyautés sur son
invention?
Et je l'invente, cette invention, au hasard, je la bourre
d'invraisemblance, je la complique de perfection, je l'élargis
de sublime et je vais, je vais: l'invention prend corps, éclate,
se consolide, s'attable en face de moi et les amis écoutent,
s'étonnent, admirent, se courbent devant l'ombre de celui qui te
rejoint, là-bas, et constatent: «Ça c'est tout à fait, tout à fait
épatant!»
IV
LE CŒUR, LE CERVEAU ET LES YEUX
Le lit où je me suis couché est un lit que tu ne connais pas: il
est situé au bout du monde, comme il convient, à l'autre bout du
monde.
Un corridor y conduit, bossué, bosselé, écartelé, très long, très
étroit et jaloux.
Ma chambre déborde de livres, de livres inutiles, car je n'y lis
jamais: c'est une chambre d'attente et une chambre de rêves.
C'est une chambre d'alchimiste où j'ai forgé des avenirs, où j'ai
pétri des ambitions, où j'ai façonné l'univers à mon caprice, à ma
convoitise, à ma fantaisie et à ma raison.
Mais voici longtemps que, en un envoûtement passionné et en un
agenouillement sans fin, je n'y ai plus songé qu'à toi, où je n'ai
pétri--d'une main si tremblante et si malhabile--que l'avenir où
tu souriais, où je n'ai forgé que l'ambition où tu te dressais, où
je n'ai façonné l'univers qu'à ton caprice, à ton caprice où tu
m'admettais.
Ton image, comme un clown d'au-delà, a dansé, a sauté ici à
travers toutes les auréoles--et cette chambre est restée--de
toi--boiteuse, borgne, folle.
C'est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes
frêles, on monte pour voir venir, pour interroger les astres
et pour s'interroger mieux, en liberté. C'est une chambre où
j'ai eu faim, où j'ai douté, où j'ai pleuré, où j'ai été plus
seul que partout et que nulle part, où je me suis senti--des
soirs--vraiment dieu et, d'autres soirs vraiment néant, où j'ai
eu des regrets, des espérances et des remords et ces remords, ces
regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, cette
humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse
et ces désirs demeurent, s'obstinent, s'éternisent dans un pli
de livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis
sordide, et dans les papiers et les hardes qui s'amoncellent, et
se confondent.
Rien n'est plus résolument triste, rien n'est plus parlant et plus
silencieux qu'une chambre d'hôtel, rien n'est plus accommodant à
votre âme--quand vous avez une âme.
Ma chambre est une cellule de couvent, altière et nue, et c'est
depuis quatre ans le désert même.
J'y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot,
sans une plainte et je n'ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle
a gardé sa majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge,
le reposoir et la caverne.
Elle m'a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans
miroir, et cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits,
épaississant son silence, épurant son mystère, elle s'est endormie
sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton obsession, sur ton
immensité.
Et elle m'a endormi, moi aussi: j'avais peur de ne pas dormir et
de te chercher, de mes mains de fièvre: j'ai dormi.
J'ai bien dormi, en une extase.
Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de
mon anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage.
* * * * *
Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est
trop accoutumée à mon infortune, à ma faim: c'est une chambre de
patience, de résignation, c'est une chambre d'où l'on prend son
élan--et il me faut rentrer--de plain-pied--dans la joie.
Je m'y rue. Les rues se filent, se coupent, les rues s'enfantent
l'une l'autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout
du monde d'en face, du bout du monde opposé et c'est un entrelac
de boulevards et de carrefours, ce sont des arrêts de voitures,
des lenteurs et d'autres lenteurs: tout se met en travers de mon
rêve et je monte, je monte--car mon temple est situé en haut d'une
montagne, pour que je puisse avoir Paris à mes genoux, quand je
serai à genoux.
* * * * *
Et me voici à ma petite chambre, à notre chambre: j'ouvre la porte
d'un coup sec, d'un coup brusque.
Je ne veux pas que la chambre continue à dormir, je veux qu'elle
s'éveille en sursaut, qu'elle me saute à la gorge, qu'elle crie
et chante vers moi, qu'elle soit tyrannique, agressive et câline,
qu'elle m'étouffe de tendresse, de grâce, d'amour, que tous ses
souvenirs, que la masse de son émoi m'écrasent, me piquent, me
crucifient, de leur âpre et chaude volupté.
Mais la chambre est suppliante: elle a mal dormi, sans nous.
Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, l'histoire que je
lui ai tissée hier des cheveux fins de ma chérie et de tous les
fils de la Vierge qui traînèrent en nos après-midis et en nos
crépuscules.
J'ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté jusqu'au
moment où elle viendra, où elle sautera de mon cœur dans ma vie.
Je suis très las, vieux désespérément.
Je m'étends sur le lit et je songe.
Je songe pour la chambre et pour moi.
* * * * *
Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, lentement, une à
une, des antipodes et d'à côté arrivent et me reprennent. Car tu
partis seule pour l'Italie, seule avec ton mari.
* * * * *
Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui s'était dressée pour
nous sur la mer. Petit Poucet mélancolique, je m'éloignai plus
vite et le cœur plus gros que le Petit Poucet: pour retrouver mon
chemin vers la tacite caverne bleue, je semais ton souvenir sur le
chemin, je semais et ton souvenir grandissait au fur et à mesure,
de temps en temps j'arrêtais ma fuite, je descendais en une ville
pour être, en ma fuite, plus près de toi.
L'horreur grasse de Marseille, ses fenêtres étroites, sa mer
mangée de vaisseaux et de barques, ses voiles rouges, ses rumeurs
piémontaises, tout me cria ta grâce et ton azur, ta fraîcheur,
ton élégance, ton charme net. Cette ville facile, trop amène,
se prêtant trop, cette ville prostituée et racoleuse me jeta à
la face, de son impudence et de son impudeur la pudeur de notre
rencontre et de notre destin, et les arbres--où il y en a--me
furent, comme partout, consolants et prometteurs. Du haut de sa
montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa pour nos fiançailles
et, comme pour les mariages des reines, à rebours, je t'y épousai
par procuration.
C'était mon cœur qui te figurait, qui te représentait, mon
pauvre cœur qui m'avait quitté pour te suivre et qui quittait un
moment cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome et Naples
se ruaient l'une dans l'autre et s'aggloméraient pour enfermer
toute beauté, toute fatalité, toute divinité et tout souvenir,
quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse et morne
dans les lagunes et dans les golfes, dans les montagnes et les
volcans--afin de se prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu
des marins, des aventuriers et des pirates, le Dieu des forçats,
des veuves et des fiancées, le Dieu des misérables, et des simples
en nos espérances, en notre fièvre, en notre histoire.
Mon cœur et moi nous n'entrâmes pas dans l'église. De très
loin, de très bas, au ras du port, le dos en des mâtures et des
voilures, en des grelins légers et des cordages fins, et mon
cœur à côté contenu, soutenu, arrêté par les treillis bruns et
blonds, par l'harmonieux enchevêtrement des gréements, du chanvre
et du lin, en une prison de soie et de fer, nous fîmes descendre
lentement, doucement, l'église sur nous.
Derrière nous l'univers se pressait dans le gréement, les cordages
et les voiles des vaisseaux, l'univers était là, tassé, immobile
et les siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, des
bateaux qui ne naviguent plus--et si lourds de leurs coques et
de leurs carènes, de leurs attributs désuets et de l'univers
attardé, des siècles endormis qu'ils gardent à leur bord, parmi
leur équipage fantôme, des bateaux si muets et si tristes qu'on
les laisse dans le port mourir quand ils voudront--et les pays
de songe, les pays de bataille, les pays de glace et les pays de
soleil demeuraient attachés aux câbles et gonflaient les voiles,
gonflaient les cheminées aussi et l'univers, les siècles, toutes
les mers, les âmes des marins et ce qu'il subsiste de fatalité
dans les soutes des bâtiments de commerce, d'héroïsme sur les
tillacs des frégates désaffectées, ce furent nos témoins et les
invités de nos noces).
Il n'y eut point de chants trop graves et trop nourris pour
effarer les antiques mâtures: le silence, un silence lyrique et
liturgique, deux souffles d'âme, l'éternité de deux «Oui» et
Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne et je quittai sans
un «Au revoir» mes témoins les vaisseaux, les univers et les
siècles.
* * * * *
Les cailloux pointus d'Avignon me parlèrent de toi, mon aimée et,
tout droit, d'un seul jet, d'un seul effort tranquille, le château
des Papes ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement,
raidi en son austère magnificence, en sa hautaine nudité, en sa
sobre fierté, et les siècles encore entre les pavés pointus, entre
les portes sculptées et les balcons, entre les jardins et les
places, les siècles me prirent, marchèrent à moi et voulurent me
conter des choses des croisades, des guerres et de foi. Je leur
dis: «Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour de nous des
rondes connues, des rondes d'enfantelets au bord du Rhône et sur
le pont, des rondes bien conservées et ronronnantes de bonhomie
et des rondes plus secrètes, plus anciennes et des rondes qui
n'étaient pas des rondes et qui étaient des danses de nonnes, des
danses sarrasines, des danses de moines, des danses de cardinaux,
de papes et d'hérésiarques. Ces danses nous entraînèrent sur le
rocher gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et qui
s'en moque un peu, elles nous jetèrent dans l'île qui flotte sur
le fleuve,--et l'île, le rocher, la ville, les jardins et le
ciel chantaient des chants de troubadours, des cantilènes et des
sirventes, des chants de guerre contre les ennemis qui pourraient
menacer notre amour.
* * * * *
Et je m'enfuis loin de cette ville de rondes: Lyon se précipita
au-devant de moi, énorme, grise, toute en montées. Je crus que
je montais vers toi et je montai, je montai. Les escaliers
s'espaçaient, se succédaient, semblaient se cacher pour surgir
tout près et ce fut une ascension pénible, une montée à vide, un
vain pèlerinage.
* * * * *
Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi m'aurais-tu écrit?
Et j'avais peur de recevoir une lettre de toi.
Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, je
_sentais_--sans les entendre--des paroles si impossibles, si
caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une
telle éloquence et une telle poésie que jamais tu n'y eusses
atteint. A vrai dire, ces paroles étaient si belles que je ne
pouvais même pas les imaginer.
Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles
dorées au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires
psalmodiés des cieux, c'étaient toutes les idées et tous les
langages de la nature et de l'au-delà, tout, excepté des paroles.
Murmure qui me faisait murmurer: «Que c'est joli!» et qui me
faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire pour entendre encore,
pour être tout à ce murmure, pour être tout murmure.
Et Paris, où j'étais revenu, que j'avais lancé sur moi comme
un écrasant manteau de maisons et de soucis, Paris me permit
ce murmure à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t'y
retrouvai--si peu!
Et des instants se rencontrèrent où je te parlai.
J'étais condamné à un jargon de convention, à un jargon travesti,
à cause des gens et à cause que, par une honte pieuse et par
impuissance, je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce
murmure unique et suave qui creva pour nous le firmament.
* * * * *
Je cause avec toi, la bouche tremblante et tordue de contrainte,
des mille événements qui rident notre indifférence, de ce
monsieur, de cette dame et de ce livre. Des gens, les gens
plongent en notre conversation et s'y perdent, et s'y oublient.
Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez que je vous aime».
Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! J'y perçois tout
l'azur, tous les azurs de notre entrevue et de notre destin! Mais
ce sont des azurs, c'est un sourire que je dois garder pour moi
tout seul et je ne puis y faire aucune allusion, je ne puis les
tremper en ce marécage, en ce vaudeville de la vie.
Je dois me contenter de te dire: «Vous savez que je vous aime»
ou «à propos, vous savez que je vous aime» et me contenter--me
contenter!--de ta réponse: «Vous ne serez donc jamais sérieux?»
Tu te débats contre le lyrisme de ton existence et contre ta
fatalité: je n'y puis rien. Je ne puis te plonger dans ta beauté
comme on plongea Achille dans le Styx, je ne puis que rester à
côté, sottement, à attendre que tu te souviennes et boire autour
de toi, happer en ton sourire, comme un chien avide, ton azur, ton
immatérialité, ton immensité!
Et dès que je t'ai quittée, en tramway, dans les rues, les mots
me viennent qu'il m'aurait fallu dire, puis c'est le retour de ce
murmure divin, où je cause avec toi et où tu me réponds, dans du
sublime. Et je ne t'aurai pas vue longtemps, car tu t'en vas avec
ton mari.
* * * * *
Dans _les déplacements et villégiatures_ que publient les journaux
mondains et les journaux graves:
_à Royan_... M. et Mme Godefroy Tortoze. C'est tout: déplacements
et villégiatures de mon cœur, déplacements et villégiatures de ma
vie!
Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au revoir et tu es partie
sans un baiser. Chérie, chérie, les mers sont méchantes, les
mers mondaines et les chemins de fer sont méchants. Et tout est
méchant, les montagnes et les casinos, les voitures, les bateaux,
les chiens...
Et il faut que je patiente, que j'invoque les éternités, que je me
réfugie en mon rêve. Il faut que je me donne à tous les leurres et
Paris vide de toi, est si grand, si long, si chaud...
Chérie, chérie, j'ai peur de te perdre en cette chaleur, en cette
poussière, en cette atmosphère, en ce malaise.
Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger, si inconsistant! il
tremble tant au fond de mon âme, au bord de mon âme--et j'ai si
mal. Je ne sais plus si je t'aime, je ne sais si je te désire, je
sais seulement que je suis ici--où tu n'es pas. Et je sais que je
suis devenu si timide devant mon amour, si pauvre, si peureux! et
que j'ose à peine m'aventurer sur les routes, craignant de perdre
sur les routes cette misérable tendresse--et ma chère, ma chère
douleur.