une mer qui jette des sorts. Elle les jette sans fatigue: elle
les laisse se lever d'elle et se poser comme des papillons, des
papillons bleus, d'un bleu profond, tout près d'elle, tout de
suite.
--Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu'elle a jeté un sort sur
nous?
Elle ne comprenait pas.
--Sur vous ou sur moi?
--Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble--ensemble.
Elle ne se révolta pas, demeura muette et interrogea la mer.
La mer la protégeait et l'empêchait de mentir, d'essayer de se
tromper.
Des minutes, des minutes nous fûmes l'un auprès de l'autre, sans
nous voir, les yeux s'enfonçant dans l'infini.
Le soir tomba sur nous comme une grotte amoureuse.
Un azur énorme enveloppait la ville et la mer, un étui d'azur
descendait sur la montagne, derrière la mer, qui s'estompait comme
un paysage du Vinci.
Et c'était vraiment un azur d'éternité.
Nous demandâmes de l'éternité à la mer, nous demandâmes de
l'éternité au crépuscule et au silence et, toujours sans parler,
nous revînmes vers la ville par les degrés larges et plats.
Et, parmi cet azur, tu me dis:
--Au revoir.
dans du vert, le vert d'une plante qui se dressait et se penchait.
Personne n'est plus maladroit que moi pour porter à ses lèvres
une main de femme, et jamais je ne fus plus maladroit. J'eus
la gaucherie du petit enfant, l'effroi du lâche, l'ardeur du
fanatique, toutes les timidités, toutes les impatiences, toutes
les gloutonneries.
* * * * *
Tu ne me fis pas de reproches, tu n'eus pas de sourire, tu ne me
fis pas remarquer que j'avais la fièvre.
Tu n'osas même pas répéter ton «Au revoir» et tu t'en fus aussi
vite que possible, fuyant ton avenir, fuyant ta vie, fuyant ta
fatalité.
Et tu n'allais pas trop vite, tout de même, parce que tu étais
dans la ville de lenteur, d'harmonie et de beauté.
Tu allais en Italie.
Je t'y suivis, de loin, d'ici.
Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon respect, je
l'enfonçai dans le passé: j'en fis un voyage romantique. Tu
allas, de par moi, le long des routes qui n'existent plus et
qui n'existèrent jamais et les eaux de Venise te rendirent des
gondoles prisonnières, des gondoles en poussière et je te fus
un guide archaïque parmi la pureté de Bergame et les forêts de
Vicence. Et nous descendîmes plus avant cependant que, solitaire,
j'inventais l'Italie en m'hallucinant de toi...
* * * * *
Mais voici que tu dors, petite chambre et que tu dors heureuse:
j'ai bien su te bercer. Je vais te laisser, et je suis triste. Je
te confie mon bonheur.
Je m'en vais. Dors bien, petite chambre.
Et toi, lampe si pâle que j'éteins d'un soupir, dors bien, toi
aussi. Je ferme la porte tout doucement pour n'éveiller ni la
chambre ni la lampe.
Et c'est la rue, c'est le siècle, ce sont les gens.
* * * * *
La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse et résignée.
Mais elle conduit à des rues où passe du monde. Comme il y a du
monde, aujourd'hui!
Tout Paris est dans la rue, tout l'univers est dans la rue! il
n'y avait que nous chez nous; toutes les chambres étaient à nous,
toutes les intimités, tous les refuges: c'est un jour de fête,
c'est un soir de fête.
On se repose encore, on se promène encore. Et les gens ne sont pas
méchants.
Ils ont aujourd'hui des âmes de fête et d'oisiveté: des baisers
sans rancœurs, sans relent de labeur, sèchent sur leurs joues et
ils vont, des enfants aux bras, des refrains aux lèvres, user leur
plaisir au plein air.
Quelle fête célèbre-t-on aujourd'hui?
J'aurais tant voulu que notre fête à nous fût toute à nous, que
nous fussions seuls à nous réjouir!
Et voici que c'est une fête publique, populaire, vulgaire!
Je me souviens! je me souviens! c'est la Toussaint!
Nous nous sommes aimés pour la première fois, le jour où les
enfants, les mères et les pères s'en vont chercher leurs morts aux
cimetières froids! Nous nous sommes aimés le jour où les prières
réchauffent de ferveur les fantômes lassés; nous nous sommes aimés
le jour des trépassés et la Mort, d'un sourire, aida notre délice.
Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont secs: vous avez
déposé sur des pierres blanches les lourdes couronnes et vous avez
pleuré!
Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour?
Nous aurions pu nous posséder depuis si longtemps!
Voici des jours et des jours où un peu de bonne volonté nous
aurait suffi pour être humainement amants comme nous étions
amants pour les dieux et pour l'au-delà. Il ne nous manquait que
l'occasion et l'occasion est si facile!
Nous avons attendu, nous nous sommes attendus et nous sommes trois
maintenant, chérie: toi, moi et la Mort.
Que Dieu ait pitié de nous!
Mais je blasphème. On n'a jamais à avoir pitié de l'amour.
L'amour est le Dieu d'orgueil, l'amour est la chose d'orgueil.
Nous n'avons pas peur de la mort. En ce sacrifice païen, en ce
festin, nous avions besoin de divinité et d'éternité: c'est toi
qui nous l'apportes, Mort, bonne mort: merci d'être venue à nos
fiançailles.
Et, n'est-ce pas? tu n'as pas dû nous quitter?
Qu'aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu d'aller au Bois et
au cabaret, s'amusèrent à fouler aux pieds des fleurs de tombes?
Qu'as-tu à faire dans les cimetières?
Tu passas ton après-midi en cette chambre sombre, en ce tombeau à
peine frémissant, à peine chantant où nous nous sommes tus, tous
les deux. Tu étendis sur notre couche, pour nous réchauffer, tes
deux grandes ailes noires et tu berças nos spasmes des souvenirs
de tous les amants que tu réunis chez toi, pour toujours, tu
aiguisas nos spasmes des plaintes d'amour que tu calmas et tu
magnifias notre spasme de ton immensité.
Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta sœur vieillie et la
Beauté qui est ton ombre.
Accompagne-moi un peu à travers la foule, Mort: les rues sont trop
larges pour moi. Je ne suis pas triste: je suis tout désir de
larmes.
Je n'aurais pas le courage de cueillir une fleur et je respecte
toute vie, la plus humble, la plus irréelle: je vois partout de la
vie--et la Vie.
C'est que, Mort, tu es une bonne compagne. Viens, tu verras de
pauvres gens qui vont à pied et d'autres qui prennent des omnibus.
Ça t'ennuie? Tu n'aimes pas voir les pauvres gens parce que tu les
enlèves et que tu les laisses vivre à tort et à travers, parce
que tu te laisses appeler sans accourir, parce que tu te laisses
chasser sans entendre!
Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste pas. J'aurais envie
de faire un calembour sans grossièreté, d'unir les mots amour et
mort, mais tant d'autres l'ont fait avant moi!
Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si
peu de chose sous toi! J'ai lu quelque part cette phrase: _Optimi
consultores mortui_, qui se grava comme une épitaphe dans le
marbre de mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.»
J'ai choisi mes amis parmi les morts, je les ai interrogés et je
me suis lamenté vers eux.
Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule
amie.
Vois comme les gens sont mornes dans les rues: tu les écrases, et
tu n'es pas méchante; c'est que tu es plus grande qu'eux.
Je te voudrais, je te veux molle et souple, prenante et sans
insolence, tu es ma confidente, tu es ma camarade, garde-moi mon
rêve, protège-le contre la rue, contre les gens.
N'allons pas trop vite; j'ai beaucoup à descendre avant d'arriver
où je voudrais ne pas aller. J'ai à croiser des voitures qui
crient et des voitures qui sifflent, et je suis lourd de mon
amour, et je suis faible de la force de mon amour. Et je suis
retardé par mes souvenirs, par mon souvenir.
Il n'y a pas que toi, Mort, pour me disputer à la vie, à la vie
stupide de chaque jour, il y a une main, une petite main qui se
pose sur mon épaule, il y a des paroles qui s'étreignent et qui
disent: «Ne va pas vers d'autres paroles, dors en la buée pâle
que nous sommes», il y a les pavés aussi qui me sont pénibles et
la route qui est si longue, si longue, qui se brise, qui tourne
pour m'empêcher de marcher plus avant et il y a le reflet de mon
bonheur, mon rêve qui se font plus lourds, plus caressants, plus
tyranniques.
Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut que je retrouve mon
cadre de médiocrité, d'indifférence et d'hostilité, il faut que ce
jour soit semblable, fasse semblant d'être semblable aux autres
jours, il faut...
III
LUI!
Je suis tombé sur lui comme en un précipice.
Il m'a piqué au milieu du cœur de son «Bonjour!» comme d'un
harpon, il m'a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité
bruyante, il m'assied en face de lui, il me fait servir à boire.
Il m'a arraché à mon rêve, à mon tendre halo de délice: il s'est
rappelé, il s'est révélé à moi au coin d'une rue, il a jailli sur
moi de toute son apathie assis à cette terrasse de café, calme,
souriant, il m'a entouré furieusement, a tourbillonné autour de
moi et me voici plein de lui, je ne pense plus qu'à lui--pour n'y
avoir pas pensé.
Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n'était
qu'une absence momentanée, l'absence du maître qui doit revenir,
ce n'était qu'un faux départ.
Il m'a repris, il s'est réinstallé en moi, bien à son aise,
m'étouffant, m'écrasant, m'humiliant.
Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout
à l'heure, de l'autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne
fait-il pas très froid! Je ne l'aurais pas rencontré.
Il aurait bu à l'intérieur, n'aurait pas encombré de soi les
terrasses de café, les rues, la ville, l'univers et l'au-delà. Il
n'aurait pas...
Qu'en sais-je? Ah! je sais bien, qu'il aurait été là, tout de
même, guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et
sanglant.
Mort, bonne Mort qui m'as accompagné, arrache cet homme de cette
terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans
le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand,
trop gros, immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi!
Et tu es partie, Mort, tu m'as abandonné: tu as eu peur de lui.
Je suis seul, hideusement seul--avec lui! Sous lui! J'appartiens
à cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me
touchant la main tout à l'heure--il m'a touché la main!--il a pris
possession, il a pris livraison de moi comme d'un forçat, il m'a
enchaîné, englué, pétrifié.
Il est hideux.
Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux
bleus--des yeux pâles en cette face noire;--sa maigreur--car il
est maigre, cet être d'immensité,--son nez camus et la trompeuse
énergie de sa face, l'illusoire nervosité de sa personne, tout
m'irrite, tout m'enfièvre, tout m'affole. Et cependant!...
J'ai bu un peu de l'absinthe que tu m'as offerte, que tu m'as
imposée.
Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n'ai même pas le droit
de t'aimer.
Je t'ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va
bien?»
Car je ne tutoie qu'en mon âme.
Je n'ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l'entendre: je
sais que ta femme va bien, qu'elle déborde de santé, de vie et de
joie, qu'elle est le délice même, la vie même et le ciel puisque
je la quitte, puisqu'elle est ma femme, puisqu'elle m'a pris tout
entier,--ta femme!
Je l'ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j'ai cru
qu'elle avait toujours été mienne, de toute éternité, par un
destin, par la volonté de Dieu, qu'elle était née pour moi et te
voici, toi, toi, qui sors d'un coin de rue, qui ne dis rien, qui,
de ton sourire, de ta tranquillité, de ton silence, me crie: «La
farce est bonne!»
Tu n'es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu
entraînes ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent,
vers ton avenir, tu l'embrasses, tu l'étreins, tu me nargues de ta
tendresse, tu me crucifies de ta douceur.
Non! Pas même. Tu t'es habitué à ta femme: c'est devenu un morceau
de décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence.
Mais elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute
sainteté, elle t'aime et elle s'obstine à t'aimer, à aimer en toi
sa première extase et son premier amour.
Elle t'a cherché, elle t'a cherché partout: quand elle a été
obligée de ne plus te chercher en toi, de ne plus te chercher en
l'être indifférent et las que tu étais devenu, quand tu t'es enfui
vers des terrasses de café, vers des camarades, vers des loisirs
et des veuleries, elle t'a cherché dans des livres et dans des
fontaines, dans des paysages et dans des dieux, puis quand ses
leurres se sont fatigués, eux aussi, quand les couchers de soleil
se sont tus et quand la lune pâle et vide n'a pu te rendre à son
ardeur, avant de te réclamer au démon, par hasard,--ah! que je
suis humble!--elle t'a cherché en moi, reflet, en moi, moins noir,
en moi dont les yeux étaient plus pâles et dont la bouche sèche
avait parlé, un soir de printemps. Sur la mer que nous avions
interrogée tous deux, elle t'avait vu revenir, fervent fantôme
et tu t'étais réfugié en moi et, en moi, elle s'en vint puiser
ta jeunesse et ta beauté, l'être ancien, l'être trop proche qui
l'avait prise, elle s'en vint cueillir à mes lèvres le baiser
qu'elle avait connu--de toi.
Eh bien! tu n'as pas eu de chance mon ami. J'ai été ton reflet,
comme la foudre est le reflet de la lune dont je parlais.
Et elle m'a appartenu par prédestination et par fatalité.
Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les ciels, un homme, un
dieu.
Elle te cherchait en moi; elle m'a trouvé, moi.
Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l'a même pas trouvé: il
l'a enlacée, enserrée, il s'est jeté sur elle, de partout. Immense
et câlin de l'énorme tendresse de l'univers, il a usé sur elle la
sensibilité de tous les siècles, l'âme de l'univers.
Ah! toute à la volupté, elle n'a pu sur l'heure, jouir de sa
jouissance: elle a été aimée, elle a été heureuse, sans plus,
simplement--mais il y a eu, il y a l'après.
Elle pèse ma caresse en ce moment et mon cœur, elle pèse mon âme,
et c'est pour elle un écrasement, une défaillance.
Tu as presque, chérie, un recul d'épouvante et tu es muette
d'admiration, de stupeur: tu découvres l'univers en moi--et ce
n'est que moi et ce n'est pas tout moi.
Et tu as trop de chance: tu n'en voulais pas tant.
Tu as envie de pleurer comme une enfant qui ne sait pas et à qui
on a infligé la fortune, la gloire et les cieux avant de lui
apprendre ce que c'est.
Tu es émue, d'ignorance, et tu tâches à te faire à moi, qui
me suis donné à toi. Tu m'interroges et tu me remercies et tu
m'humilies devant moi, à travers l'espace, tu désires me voir,
savoir ce que je fais: je bois en face de ton mari, chérie, et je
suis la chose de ton mari, et je suis tout petit, toute honte: je
l'avais oublié.
* * * * *
Et je ne puis le haïr.
La colère qui me soulève, l'humiliation qui me courbe, la mémoire
qui m'est soudain revenue, avec mille sujets de m'irriter et de me
tuer, tout se brise devant ta pure image qui m'apparaît--oh! sans
les frissons de tout à l'heure,--devant ton image hiératique et
pure, devant ta statue et ton souvenir.
Et je me penche vers mon verre, le verre qu'il m'a offert.
C'est beau, c'est vraiment beau.
Les mers s'y condensent qui me firent songer à toi et ce sont les
reflets des ciels qui glissèrent sur mes extases, ce sont les
opales et les émeraudes, les pierres de lune et les turquoises
aussi qui roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes les couleurs
des sourires que je prêtai au destin à son propos, ce sont les
aurores et crépuscules qui m'apportèrent de la patience, les
brouillards et les halos dont j'enveloppai ton fantôme et ce sont
toutes les mélancolies et toute la folie que tu me permis: c'est
immobile et stagnant comme un marais de fatalité par un soir
bleu, c'est lent et nuancé comme une nuit d'amour et c'est de la
sérénité, de l'attendrissement, de l'indulgence et l'amertume
ouatée, sucrée et pâle des larges cimetières.
J'ai bu un peu: je suis plus triste.
J'ai versé un peu d'eau en mon verre pour apâlir cette pâleur,
pour ajouter un peu de fatalité à cette fatalité.
Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge,
tu ne me crains pas et tu n'as pas à me craindre. Ce n'est pas le
temps de prononcer des discours et de te louer: je voudrais te
dire que tu es mon frère, mon frère douloureux, que je t'aime et
que je sens tous les dévouements, toutes les complicités me monter
aux lèvres, me monter aux yeux--en larmes. Je suis uni à toi par
des liens étroits et secrets, par des liens de simplicité et de
candeur.
Et il n'y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection.
Ce n'est pas moi qui ai surgi sur ta route, c'est toi qui m'as
rencontré sur ma route à moi, et qui m'as fait dévier de mon
chemin. Et ne fallait-il pas te rencontrer? N'est-ce pas ma
route? C'est par toi que j'ai connu la femme de ma vie et de mon
éternité: je ne l'ai pas prise, je ne te l'ai pas enlevée: c'est
toi qui devais la mener à moi--et tu l'as menée.
Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les
hommes, comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la
lâcheté des siècles a fait de l'humanité: mais, n'est-ce pas? nous
ne jugeons les choses qu'en fonction de notre dédain et de notre
haute tristesse?
Cela est, cela devait être: je ne me repens pas.
Et je ne te hais pas--pour les raisons humaines que tu aurais de
me haïr.
Je ne te hais pas, je ne m'humilie pas. Je devrais t'envier, je
devrais être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette
femme, je devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes
baisers de tout à l'heure--et de demain.
Mais je suis un être d'orgueil: est-ce que ça compte?
* * * * *
Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes
pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant
jusqu'à mon baiser, jusqu'à ma caresse, vierge de ma virginité,
de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l'aimer aussi
profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi?
Est-ce qu'on a pu avoir l'intégrité, la naïveté, la subtilité
de mon amour? Est-ce qu'on a pu être aussi enfant, pareillement
homme, également Dieu, en son culte, en sa protection?
Et puis avais-tu toutes les larmes--que j'ai, tous les mondes--que
j'ai, toutes les ambitions et toutes les rancœurs--que j'ai, pour
les jeter à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, un
tombeau de vie?
Je meurs, j'étouffe de l'immensité de mon amour, j'en ai assez
pour tuer les vivants et pour ressusciter les morts, pour déborder
la mer, l'univers, l'enfer et le firmament.
Et c'est si fougueux et c'est si doux!
Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel pauvre guide tu as
fait! Et comme tu vas être mon ombre--misérablement.!
Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter un peu de force, un
peu de divinité, un peu d'humanité.
Je voudrais que tu fusses digne de moi.
Et je ne voudrais rien.
* * * * *
Pensons à autre chose.
A quoi?
A toi.
Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c'est une rude étape! me
jeter de l'histoire de mon amour en ton histoire--c'est une chute;
et ton histoire, c'est tout de même l'histoire de mon amour:
mais est-ce que tout n'est pas mon amour, est-ce que tout n'est
pas l'histoire de mon amour?--et je te cueille là-dedans parce
que je veux bien me baisser, parce que je veux bien regarder à
terre--pour alanguir peut-être ma promenade et mon essor et pour
être plus nonchalamment sublime.
* * * * *
Tu es ingénieur civil et tu n'es pas maladroit en ta partie: tu
t'es signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu
t'es accommodé d'une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la
Légion d'honneur.
C'est même au banquet qu'on t'offrit pour fêter ta gloire
nouvelle... oui, c'est à ce banquet que tu m'as présenté à ta
femme--ah! _ta_, TA, TA femme--mais je n'y fis pas attention,
c'était ta femme: tu étais mon ami.
Je saluai--sans plus.
Et je la revis depuis--avec toi, sans la regarder. Tu avais été
cordial et bon envers moi, tu m'avais loué, encouragé, réconforté.
Et tu m'amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te
rencontrait--comme je t'ai rencontré sur le boulevard, tout
à l'heure,--tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon
rêvé--dont on ne rêve pas la nuit,--l'ami, le camarade.
* * * * *
Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il
me fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour
entendre chanter mon cœur, pour entendre chanter la destinée,
pour me connaître, pour la connaître, pour _savoir_.
Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours,
des jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour
exaspérer mon espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus
là--pour être là.
* * * * *
Et tu es là, aujourd'hui encore, aujourd'hui. Et c'est toujours ta
monotonie, c'est ton humilité, c'est ta facilité envers les hommes
et les choses.
Sois plus fier, sois fier,--mais je ne puis t'ordonner d'être
fier, je ne puis t'ordonner d'être beau--et je ne puis t'ordonner
de ne pas être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta
présence, de revenir à mon délice.
* * * * *
Je m'y ensevelis.
Ah! tu peux parler--et tu parles--tu peux critiquer les passants,
le gouvernement et l'industrie métallurgique, tu peux même
comparer les diverses séductions des femmes qui passent: je
ne t'écoute pas: je suis très loin, très loin--chez toi--je
cause avec cette pauvre femme que tu oublies et nous causons
tendrement--de toi.
Elle me dit:
--Il n'est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit
comme ça, dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu'il paraît,
sur ce qu'il veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne,
brille. Il s'use à des paradoxes, à des à peu près--et si tu
savais comme il est simple. Il est gentil, s'étonne de tout, se
prête à tout et se donne. Je l'aime.
Et je gémis.
--Et moi? et moi?